Quel est l'objet de votre recherche ?

Je suis docteure en sciences de gestion et en management. En 2023, j’ai soutenu une thèse à l’université de Montpellier, consacrée à la transmission intergénérationnelle des compétences individuelles dans le secteur du numérique. J’ai rejoint le LaborIA en 2024 comme post-doctorante et j’y suis désormais chercheuse.

Le LaborIA est un programme de recherche-action créé en 2021 par le ministère du Travail et Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique), pour analyser et comprendre au mieux l’effet de l’intelligence artificielle sur le travail, les personnes qui travaillent, l’emploi et les compétences.

Nous ne produisons pas que des études. Nous contribuons aussi à éclairer le débat public et forger des recommandations pour les décideurs et les acteurs du monde du travail. Le LaborIA a développé un mode de fonctionnement spécifique, en lien avec ses objectifs et ses missions. Nous menons principalement des études dans le cadre de partenariats avec des organisations publiques aussi bien que privées, afin de répondre à des problématiques et à des besoins identifiés sur le terrain.

Pouvez-vous nous en donner un exemple concret ?

Nous avons par exemple débuté, il y a quelques mois, un projet dans le cadre d’un partenariat avec le CHU de Montpellier. Nous y menons une recherche-intervention : il s’agit d’une démarche de recherche menée sur le terrain, en collaboration avec les acteurs concernés, qui consiste à partir d’un besoin identifié, à diagnostiquer la situation, puis à concevoir, expérimenter et formaliser avec eux une démarche adaptée à leur contexte.

Elle porte sur le management de proximité et sur l’évolution de son rôle à l’aune des transformations que connaît l’hôpital. Quand on pense à l’IA à l’hôpital, on pense à ses effets sur les pratiques médicales. Mais son arrivée transforme aussi les façons de travailler, l’organisation des activités, les métiers et, plus largement, les équipes.

Quels sont les bouleversements à attendre, ou déjà en cours, des usages professionnels des IAgen ? Quels sont les métiers les plus impactés ?

Il faut éviter de penser en termes de remplacement de métier. La plupart des gens pensent que l’IA va supprimer des emplois. Mais l’IA ne supprime pas le travail ; elle dé place la valeur. Elle contribue à reconfigurer les métiers à travers l’évolution des compétences et des tâches. On peut passer moins de temps à saisir, produire ou recopier et plus de temps à contrôler, arbitrer et analyser.

Dans sa note publiée sur le sujet en 2025, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime qu’un travailleur sur quatre dans le monde exerce une profession plus ou moins exposée à l’IA générative. L’OIT souligne par ailleurs que la plupart des emplois devraient être trans formés plutôt que supprimés, parce qu’une intervention humaine reste indispensable.

Donc le premier bouleversement n’est pas la disparition des métiers, mais plutôt la transformation dans la manière dont le travail est réalisé. Plusieurs secteurs d’activité ont commencé à s’en emparer, comme dans le codage ou la création de contenus sur les réseaux sociaux. Le recours aux intelligences artificielles permet un gain de temps important, face à ces activités qui pouvaient prendre des heures. On assiste à un gain de productivité, qui conduit au second bouleversement que l’IA induit dans la sphère professionnelle.

Quel est-il ?

Cet autre bouleversement est organisationnel et managérial. Lorsqu’une technique permet de réaliser une tâche en quelques minutes plutôt qu’une heure, ça modifie la façon dont le travail est réparti, les compétences attendues et même les critères de performance. Aujourd’hui, les RH s’interrogent par exemple sur la façon dont doivent être menés les entretiens annuels et comment évaluer les performances.

Enfin, un troisième bouleversement tient à l’expertise. La valeur du professionnel va se déplacer vers la capacité à évaluer la proposition émise par l’IA et à contrôler sa pertinence. Cette proposition est-elle fiable ? Est-elle adaptée à mon contexte de travail ? Répond-elle à la problématique posée ? Le fait d’être senior va devenir un formidable atout. En effet, la compréhension des situations complexes ou encore la capacité à prendre du recul proviennent de l’expérience, qui se construit au fil des années

Ne faut-il pas se montrer toutefois vigilant·es à l’utilisation de l’IA au travail, notamment en matière de ressources humaines ? Quels sont les risques de discriminations ?

Nous avons justement mené une étude autour du recours à l’IA dans le cadre du recrutement. Nous avons constaté un principe : l’IA ne décide pas seule. Elle peut impacter ou influencer une présélection. Mais ce sont toujours des personnes humaines qui valident cette présélection, qui vont décider quel candidat garder ou pas et qui recrutent au bout du processus… Vous évoquez les discriminations : remarquons pour commencer que ces biais existaient bien avant le recours à l’IA. L’IA, elle, ne discrimine pas volontairement. Elle repère seulement des signaux. Et surtout : elle répond à une commande passée par un humain. Ceci dit, elle est incapable de comprendre un parcours professionnel comme le ferait un humain. Des profils atypiques ou encore des carrières non linéaires peuvent se nicher dans les angles morts des systèmes automatisés. L’IA sera en incapacité de les trier convenablement. C’est pour cette raison qu’il faut que la décision reste dans les mains des humains. Et d’où l’importance, j’insiste sur ce point, de la formation de chacune et chacun. Travailler avec l’IA ne s’improvise pas. L’enjeu de l’IA dans la sphère professionnelle n’est pas un enjeu technique. C’est un enjeu relationnel et managérial.

« IL FAUT ÉVITER DE PENSER EN TERMES DE REMPLACEMENT DE MÉTIER. LA PLUPART DES GENS PENSENT QUE L’IA VA SUPPRIMER DES EMPLOIS. MAIS L’IA NE SUPPRIME PAS LE TRAVAIL ; ELLE DÉPLACE LA VALEUR. ELLE NE TRANSFORME PAS LES MÉTIERS DANS LEUR ENTIÈRETÉ, MAIS PLUTÔT LES COMPÉTENCES ET LES TÂCHES.»

De quelle façon ?

Le ou la manager de proximité, par exemple, représente un chaînon primordial dans l’entreprise, parce qu’il ou elle se situe à l’interface entre le travail « réel » et le top management. Son rôle est notamment de traduire les orientations de la direction et de les rendre concrètes au quotidien. Mais c’est aussi lui ou elle qui doit accompagner les craintes, les inquiétudes et les réticences des travailleurs. Il ou elle joue donc un rôle essentiel pour faire remonter les besoins du terrain, qu’il s’agisse de contribuer à la conception d’outils d’IA développés en interne ou d’accompagner l’intégration et l’appropriation de solutions existantes.

Quels sont les impacts pour les femmes au travail ?

Les femmes étant notamment plus nombreuses dans les métiers administratifs, d’accueil, de support ou encore de secrétariat, où certaines tâches peuvent aujourd’hui être réalisées plus facilement avec l’IA, elles peuvent être davantage exposées à ces transformations. Mais cela ne signifie pas que les femmes vont perdre leur emploi. Cela ne signifie pas non plus que ces transformations toucheront uniquement les femmes. Comme le souligne l’OIT, les emplois occupés par les femmes sont, en moyenne, davantage exposés à l’IA générative que ceux occupés par les hommes.

Encore une fois, l’IA va surtout trans former une partie de leur travail. Certaines tâches vont disparaître, d’autres vont apparaître. Le défi serait à mon sens de permettre aux femmes de se former et de profiter de ces nouvelles technologies. L’enjeu n’est pas de savoir si l’IA est bonne ou mauvaise pour les femmes, comme pour les hommes d’ailleurs, mais de faire en sorte que cette transformation soit accompagnée afin qu’elle ne renforce pas les inégalités de genre qui existent déjà.

L’IA pourrait-elle se révéler un atout pour les carrières des femmes ?

Je suis pour ma part issue des sciences humaines et sociales, pas de la tech ! Travailler dans le secteur ne signifie pas forcément savoir coder, développer des outils ou concevoir des systèmes. Il y a des métiers autour des technologies, qui nécessitent des compétences en comportements humains, éthiques, managériaux. L’IA demande de plus en plus de savoir rédiger des prompts, mais aussi de comprendre leurs limites et leurs effets sur le travail et les travailleurs.

Des compétences comme la capacité à formuler clairement un problème, mais aussi à interpréter et à questionner une réponse produite par l’IA deviennent donc particulièrement importantes. Cela suppose de savoir prendre du recul, mobiliser son esprit critique et comprendre les enjeux éthiques liés à ces technologies. Ce sont des compétences développées dans les filières non techniques. Les profils issus des sciences humaines et sociales peuvent avoir un vrai rôle à jouer ! Cela peut donc per mettre à davantage de femmes, issues des sciences de gestion, par exemple, de trouver leur place dans la tech.