« Le numérique apporte de nouvelles capacités institutionnelles à chacun d’entre nous, et la carte participe de ce mouvement », a souhaité rappeler Sébastien Soriano, directeur général de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), en introduction du webinaire Parlons Inclusion numérique, organisé par la MedNum et la Banque des territoires le mercredi 1er décembre 2021, avec pour thème la cartographie au service de l’inclusion numérique.

De fait, alors que l’IGN s’est positionné récemment sur le sujet, en ouvrant des pistes de « géo-communs », ou biens communs numériques géographiques, la carte s’impose comme moyen dont les citoyens peuvent se saisir sur différents sujets. Outil qui permet de redessiner le monde, d’agir sur le réel, selon Sébastien Soriano, la carte permet aussi de donner à voir. « Pour ce qui est de l’accès au numérique, la cartographie est un formidable moyen de mesurer les phénomènes d’exclusion », a souligné le directeur de l’IGN.

Interopérabilité et libre contribution

Côté inclusion numérique, plusieurs cartographies existent aujourd’hui, sur impulsion des pouvoirs publics, pour recenser les lieux de médiation numérique sur le territoire français, à l’échelle régionale. C’est le cas par exemple en Bourgogne Franche-Comté (Hub MedNum BFC), dans les Hauts de France (SII Lab), en Île-de-France (Francil’IN) ou encore en Auvergne-Rhône Alpes (Hinaura). « Nous avons répondu à cette demande de cartographie en essayant de créer une carte qui soit utile aux personnes qui orientent les publics, mais aussi pour que les acteurs d’un territoire s’identifient les uns les autres, ce qui n’est pas toujours le cas », indique Adrien Devos, coordinateur du Hub Hinaura, qui a initié cette démarche fin 2020 à partir de cartographies existantes.

Lire aussi : L’inclusion numérique au service de la santé

Avec deux impératifs : que la carte soit interopérable et contributive. « L’interopérabilité permet d’absorber de la donnée, mais aussi de la diffuser, au-delà de la durée de vie des cartes elles-mêmes », précise Adrien Devos, « pour la contribution, nous nous appuyons sur les acteurs locaux dans chaque département pour recenser les lieux. Du coup, il peut y avoir des lacunes dans les territoires moins dynamiques. » Une limite qui a aussi ses vertus. « Les cartes permettent aux pouvoirs publics de savoir où ils doivent investir », pointe Marie Gombert, responsable du développement des partenariats IGN pour le Sud-Ouest, « elle peut aussi favoriser le développement de services de proximité dans certains territoires. »

Repérer les niveaux d’usages

Pas si simple cependant de décider ce qui exactement doit figurer sur ces cartes de l’inclusion numérique. « Il faut se poser la question des usages pour dessiner les cartes », souligne Jacques François Marchandise, cofondateur et directeur de la recherche et de la prospective de la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération), « et il y a trois niveaux d’usage pertinents : les décideurs des stratégies nationales, les acteurs de la médiation numérique et les usagers eux-mêmes ! » Imaginer des cartes suffisamment souples pour répondre à ces exigences est un vrai défi. « Nous sommes régulièrement confrontés à cette question de ce qui peut ou non figurer dans la base de données OSM », rebondit Vincent Bergeot, administrateur d’OpenStreetMap France et chercheur associé de l’UMR Passages de l’université Bordeaux Montaigne.

Lire aussi : L’inclusion numérique au service de la réussite scolaire

Avec deux millions de données ajoutées chaque jour à l’échelle mondiale, Open Street Map, base de données en open data proposant différents services comme des fonds de carte, fonctionne sur le principe de la contribution libre, moyennant des règles internationales définies par la communauté. « Ces règles demandent une appropriation, et sont en perpétuelle évolution », indique Vincent Bergeot, « OSM constitue une base de départ, à partir de laquelle chacun peut travailler dans la direction souhaitée, pour créer une carte avec des données métier par exemple. Le travail sur les deux niveaux n’est pas toujours évidente ! »

À quand un schéma de données national ?

S’entendre sur la définition de ce qu’est la médiation numérique pour arriver à définir quels services et dispositifs doivent figurer sur ces cartographies constitue une étape que certains appellent de leurs vœux. « La MedNum coordonne un travail sur les standards de données d’inclusion numérique depuis Numérique en Commun(s) », rappelle Guilhem Pradalié, directeur général de la Mednum, « sans oublier l’Indice de Fragilité Numérique, outil qui s’appuie sur une carte interactive des zones à risque de fragilité numérique, qui existe aujourd’hui grâce au soutien de la Banque des territoires. »  À tout le moins, partager un même référentiel pour chaque cartographie permettrait d’éviter les doublons et d’obtenir une carte lisible à l’échelle nationale. C’est le sens du référentiel APTIC, mais qui n’apparaît pas suffisant. « Il nous faut un schéma de données commun, même si ça ne résout pas toutes les questions, notamment comment on interroge nos bases de données », indique Adrien Devos pour Hinaura. « Ce langage commun est intéressant s’il est peu contraignant pour les acteurs de terrain », insiste Marie Gombert, « la méthode la plus simple, on l’a vu avec la normalisation de l’adresse à l’IGN, consiste à laisser ces acteurs s’entendre sur le socle qui sera commun ! »

L’actualisation : une vraie limite

Reste que tous les acteurs ne sont pas près d’adopter la méthode de validation a posteriori que supposent les cartes contributives, qu’il soit question d’inclusion numérique ou non. « C’est un réel changement de posture, notamment chez les collectivités territoriales qui ont l’habitude d’avoir la maîtrise de leur data », souligne Vincent Bergeot d’OSM France. Autre écueil, la question de l’actualisation des données figurant sur les cartes. « Comment faire vivre les cartes est la question centrale », juge Marie Gombert pour l’IGN. « C’est une question de moyens », répond Adrien Devos, « aujourd’hui personne n’est prêt à financer des ETP pour assurer ces mises à jour. De notre côté, nous assumons que notre carte est imparfaite, et que son mérite premier est d’impulser un mouvement. » Au manque de moyens se superpose le manque de formation. « Il ne relève pas de la profession de médiateur numérique de savoir nourrir une base de données ou actualiser une carte », précise Jacques-François Marchandise. Les 4000 futurs Conseillers numérique France Services ne seront pas non plus formés à cette compétence particulière. L’expérience d’OSM peut constituer un bon point de départ : « plus il y aura de contributeurs OSM, plus la compétence commune sera partagée, plus différents types de cartes seront possibles, pour des usages variés », pointe Vincent Bergeot.

Lire aussi : Les TPE, un nouveau territoire pour l’inclusion numérique

Attention cependant à garder à l’esprit l’objectif d’une amélioration des services rendus à l’usager. Jacques-François Marchandise alerte sur le risque, à vouloir trop cartographier dans la précision, d’isoler les différents acteurs les uns des autres : « si on singularise trop la médiation numérique, on risque de créer un silo supplémentaire et avoir l’effet inverse que celui souhaité. » Une réflexion sur les différentes échelles possibles permet peut-être d’éviter cet écueil. « Une carte à l’échelle nationale devient un outil d’aide à la décision, tandis que l’échelle du département semble adaptée aux besoins des acteurs d’un territoire », avance Marie Gombert.

Catherine de Coppet
Catherine de Coppet
Plume Journaliste