Les défis d'un numérique éducatif inclusif

« Le défi sur la question du numérique éducatif comme de l’inclusion, c’est l’émancipation, apprendre à apprendre pour que chacun trouve sa place dans cette société. L’autre défi c’est de faire travailler ensemble les différents acteurs. Il y a encore cinq ans, le monde de la médiation numérique ne parlait pas au monde des tiers lieux qui ne parlait pas avec l’Education nationale, etc. Or les réponses sont dans l’hybridation des démarches, dans les savoirs-faire qui se complètent », assure Orianne Ledroit, conseillère de Cédric O, secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques, en introduction du webinaire Parlons Inclusion numérique, organisé par la MedNum et la Banque des territoires, jeudi 17 juin 2021. Au coeur des débats : quelles réponses numériques sont apportées par les acteurs complémentaires de l’école sur les territoires pour assurer la continuité pédagogique et la réussite scolaire de tous et toutes ? « Les personnes exclues du numérique ne sont pas juste exclues à l’école, pas juste dans leurs démarches administratives, pas juste dans l’exercice de leur activité. C’est donc important d’avoir une approche trans-sectorielle », souligne Emma Ghariani, co-directrice de la MedNum.

Les personnes exclues du numérique ne sont pas juste exclues à l’école, pas juste dans leurs démarches administratives, pas juste dans l’exercice de leur activité. C’est donc important d’avoir une approche trans-sectorielle

Le premier confinement de mars 2020 a servi de révélateur sur la nécessité de lier inclusion numérique et numérique éducatif. « Avant le déclenchement de la crise sanitaire, la fracture numérique concernait les seniors dans l’esprit du plus grand nombre. On s’est vite rendu compte avec ‘l’école à la maison’ qu’il n’en était rien. 970 000 élèves ont été perdus de vue par l’Education nationale faute de connexion, il faut s’en rappeler », affirme Valérie Daher, directrice générale de la Break Poverty Fondation, qui a fait de la lutte contre le décrochage scolaire un de ses axes prioritaires. « C’est cette crise qui nous a montré que cette lutte passait aussi désormais par l’équipement et l’accompagnement des jeunes et de leurs familles au numérique. » Après avoir participé à l’opération Connexion d’urgence avec Emmaüs Connect, la Break Poverty Foundation a lancé avec Bouygues Télécom le programme Réussite connectée. 5000 jeunes ont reçu entre 2020 et 2021 un ordinateur, une connexion internet et sont accompagnés pendant un an par un mentor. « Il s’agit de fournir un soutien global », pointe Valérie Daher.

Avant le déclenchement de la crise sanitaire, la fracture numérique concernait les seniors dans l’esprit du plus grand nombre. On s’est vite rendu compte avec ‘l’école à la maison’ qu’il n’en était rien. 970 000 élèves ont été perdus de vue par l’Education nationale faute de connexion, il faut s’en rappeler”

Accompagner les usages 

Équipement et accompagnement sont les deux piliers sur lesquels s’appuyer pour apporter de l’inclusion numérique et de la continuité pédagogique pendant et hors l’école. Stéphane Proust, directeur numérique pour l’éducation, au sein du syndicat mixte d’aménagement  Seine et Yvelines Numérique, en est convaincu. Il porte une stratégie d’équipement individuel des collégiens des deux départements franciliens Yvelines et Hauts-de-Seine lancé depuis 2015. Plus de 11 000 collégiens ont pu bénéficier d’une tablette lors de la phase pilote. « Lorsque le confinement est arrivé, ils étaient déjà habitués aux outils et la transition pendant et hors l’école a pu se faire plus facilement. L’idée est de penser le temps de l’enfant dans sa globalité », assure Stéphane Proust. Une continuité pédagogique et une relation plus individualisée que mettent en avant les enseignants dans le bilan de cette phase pilote. Depuis la crise sanitaire, l’opérateur est sollicité par des villes pour fournir des équipements et des services lors des temps périscolaires.

Pour assurer ces différents temps d’apprentissage, les médiathèques ont un rôle central à jouer. Valérie Brujas, chargée de mission à la médiathèque – Maison de quartier Léonard de Vinci à Vaux-en-Velin, près de Lyon (Rhône), y travaille, notamment pour les nouveaux locaux de la médiathèque  qui seront inaugurés en fin d’année. Des conseillers numériques sont déjà intégrés à la structure pour aider à la prise en main des outils. « Nous souhaitons faire du numérique un objet culturel et permettre aux jeunes d’apprendre en créant. C’est pourquoi nous avons un fablab et un espace de création visuelle », souligne Valérie Brujas.

Penser aux parents d’élèves 

Savoir faire une recherche sur internet, consulter ses notes en ligne ou savoir se servir de son ENT (Environnement numérique de travail) font partie des compétences que tout élève doit aujourd’hui acquérir. L’inclusion numérique pour la réussite scolaire passe donc aussi par l’éducation au numérique. C’est ce qu’essaie de faire Morad Attik avec sa start-up Evolukid, co-fondé avec son frère Rabah. Il propose des ateliers ou des classes virtuelles qui utilisent les nouvelles technologies pour « développer des aptitudes comme l’esprit d’analyse, la créativité et la curiosité ». « L’idée c’est d’aider les jeunes à apprendre à apprendre, de leur offrir d’autres contenus plus ludiques, de rendre accessible le numérique à tous », note Morad Attik. Il travaille entre autres avec des collectivités, des comités d’entreprises pour toucher différentes cibles.

Si accompagner les élèves s’avère essentiel, accompagner leurs parents l’est tout autant, dès le plus jeune âge. « À la médiathèque, nous proposons des ateliers autour de la petite enfance où parents et enfants sont présents pour leur montrer des ressources d’éveil diversifiées et ne pas faire du numérique un mur mais un outil d’interactions », détaille Valérie Brujas. « Les parents d’élèves sont les grands oubliés du numérique éducatif. Pourtant il faut les amener à comprendre dans quel écosystème leurs enfants baignent, comment fonctionne un ENT par exemple », renchérit Stéphane Proust. Seine et Yvelines numérique élabore, via le dispositif pass numérique, des formations à l’acculturation numérique pour les parents d’élèves.

Si accompagner les élèves s’avère essentiel, accompagner leurs parents l’est tout autant, dès le plus jeune âge.

Repérer et fédérer les acteurs 

Les dispositifs et les acteurs ne manquent pas. Reste à les connaître et les fédérer. « Il est essentiel de cartographier les acteurs du numérique éducatif, et en particulier ceux qui sont légitimes sur un territoire donné, pour permettre à des entreprises comme la nôtre de mettre en place des actions ciblées. On ne peut pas faire les choses tout seul », met en avant Anthony Colombani, président de la fondation Bouygues Télécom. Dans cette logique, Seine et Yvelines numérique a lancé un appel à compétences sur son territoire pour recenser les projets publics et privés possibles afin de généraliser son expérimentation pilote d’équipements individuels des collégiens. L’inclusion numérique fait partie des quatre axes de cet appel à compétences.

Dans la même idée, la Banque des territoires a ouvert un appel à projets « numérique inclusif, numérique éducatif » dont la date limite de candidatures pour la première vague est fixée au 17 septembre 2021. « Les solutions à apporter sont déjà développées dans les territoires. Cet appel à projets vise à financer des initiatives déjà existantes pour passer à l’échelle », indique Julie Stein, chargée de mission éducation. Rose Lemardeley : « il s’agit de pérenniser des dispositifs qui ont pu être mis en place dans l’urgence de la crise, d’agir sur la complémentarité des acteurs et le besoin d’intermédiaires ». Une manière, comme le dit Orianne Ledroit, de « ne pas imposer un modèle unique à appliquer partout » mais d’aller au plus près des besoins des élèves et de leurs familles.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Rédactrice en chef de Chut!