UNE SIMPLE ÉVOLUTION, un ébranlement ou un séisme ? Il n’est pas évident de qualifier les transformations produites dans le sillage de la vague IA qui déferle dans le monde du travail. En France, 79 % des entreprises utilisent désormais l’intelligence artificielle générative. Le recours aux modèles d’intelligence artificielle générative est désormais un usage bien ancré dans les pratiques, touchant des professions jusqu’alors épargnées par l’automatisation.

Les LLM s’imposent désormais comme de véritables assistants d’exécution. Ces béquilles cognitives permettent d’accélérer la rédaction de synthèses, la réalisation de présentations, l’analyse de marché ou la structuration du code. Pour les développeurs·euses seniors, le travail glisse de l’écriture répétitive vers la revue critique du code généré. Les indépendants peuvent y gagner en productivité et en autonomie face à certaines tâches administratives ou juridiques. Quant aux personnes souffrant d’un handicap cognitif, des tâches jusqu’alors inaccessibles se trouvent subitement à portée de prompt.

Mais ne nous y trompons pas, le cadre dans lequel se bâtissent les plateformes d’IA — comme auparavant les réseaux sociaux — reste celui de l’économie de l’attention, qui cherche à nous rendre captifs·ves de ces nouveaux usages. Un prompt en appelle souvent un autre, puis un autre. Et le temps libéré par la prise en charge des tâches routinières n’est pas toujours mis, comme espéré, au service de la créativité et de l’innovation, qui font pourtant le sel de nos métiers.

En France, 5 millions de postes concernés par l’automatisation

Selon l’étude « Emplois, compétences, valeur : ce que l’IA est en train de bouleverser » de Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), environ 16 % des tâches sont aujourd’hui exposées à l’automatisation en France. Les cinq millions de postes concernés vont-ils muter ? Combien sont voués à disparaître ?

Sur le papier, l’IA se heurte toujours à une part irréductible d’humain, nichée dans chaque profession. Aucune machine ne saurait se substituer à l’expertise sectorielle acquise sur le terrain, à la décision prise dans l’incertitude, à l’intelligence émotionnelle et à la relation de confiance tissée avec les client·es ou usager·ères. Dans la pratique, certaines professions, comme les illustrateur·ices, les graphistes ou les traducteur·ices, souffrent lourdement de cette transition

Dans les organisations, la vague IA oblige à réinterroger les pratiques. Parfois pour le meilleur, notamment quand cela aboutit à enrichir la documentation (de code, de process) qui servira aux nouveaux arrivants. D’autres ont la chance de pouvoir bénéficier de formations pour devenir maîtres dans l’art du prompting. Mais c’est loin d’être le cas dans toutes les structures. Ces formations sont pourtant plus que nécessaires pour se prémunir des cyberattaques dopées à l’IA, qui mettent en péril la sécurité des entreprises, des hôpitaux ou des associations. Les seniors se saisissent plus facilement de ces outils que les plus jeunes, plus distants, voire méfiants à l’égard d’une technologie. Peut-être est-ce parce qu’elle leur fait directement concurrence ? Ou parce qu’ils·elles observent déjà, comme nombre d’entre nous, que la diffusion de l’IA s’accompagne d’une standardisation de la pensée.

À LA DIFFÉRENCE DES PRÉCÉDENTES RÉVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES, CELLE-CI VA BEAUCOUP TROP VITE POUR QUE TOUT LE MONDE L’APPRÉHENDE SUR UN PIED D’ÉGALITÉ. COMMENT NE PAS SE SENTIR DÉPASSÉ·E QUAND UNE VERSION DE LLM DEVIENT OBSOLÈTE UNE SEMAINE APRÈS QU’ON A COMMENCÉ À EN MAÎTRISER QUELQUES PANS ?

Standardisation et dette cognitive

Celle-ci s’observe dans l’uniformisation des livrables ou encore dans le lissage des propositions censées créer de l’innovation. Faut-il rappeler qu’en cas d’erreur, ce n’est pas le modèle ou la
machine qui est responsable, mais bien le « référent humain » censé superviser la qualité des résultats obtenus ? Ces pratiques dessinent un horizon indésirable où les exigences de rendement pur prennent le pas sur la liberté de création et la réflexion. Les affiches publicitaires générées par IA qui fleurissent dans les rues ont déjà fait long feu et suscitent du rejet.

À la différence des précédentes révolutions technologiques, celle-ci va beaucoup trop vite pour que tout le monde l’appréhende sur un pied d’égalité. Comment ne pas se sentir dépassé·e quand une version de LLM devient obsolète une semaine après qu’on a commencé à en maîtriser quelques pans ? Ou découragé·e en pressentant la dette cognitive que l’on creuse à chaque fois que la machine exécute à notre place ?

Le rouleau compresseur est en marche. Face à ce constat, la seule solution reste de se retrousser les manches pour « ouvrir le capot » et comprendre les rouages de l’IA, dans la conception de laquelle les femmes restent encore beaucoup trop minoritaires. Mais aussi bien anticiper la reconfiguration de la hiérarchie entre hard et soft skills. À mesure que les tâches techniques s’automatisent, les compétences transversales — l’esprit critique, la capacité d’analyse, l’empathie et la clarté d’expression — deviennent le véritable socle de la valeur professionnelle.

Elles/ils ont participé à cette tribune

  • Déborah Baranow, Chargée d’animation communauté au sein de l’Institut Pierre-Simon Laplace,
  • Natacha Blasquez y Gomez, Fondatrice de Product for Good,
  • Alison Bourdier, Responsable centre de médiation numérique au Centre de médiation numérique,
  • Nelly Brossard, Advisor & consultante,
  • Maud Cailly, Responsable RSE Digital & Innovation à la RATP,
  • Lucie Carbone, Humoriste,
  • Nicolas Dehorter, Architecte de l’économie créative, auteur et expert international du crowdfunding & du Web3,
  • Alexia Dugeny, Directrice Digitale, Article 1,
  • Aurélie Giard-Jacquet, Experte IA et productrice du podcast Techlipstick,
  • Lilian Lambourdière, PDG Inctys,
  • Gaëlle Maurugeon, Coach produit freelance et cofondatrice Technovation Girls France,
  • Victoria Pagnon, Directrice marketing et communication, Docaposte Institute,
  • Alexia Richard, PDG Frugal IA,
  • Brigitte Tropenat, Cofondatrice IT au féminin.