Pour un dialogue social technologique

Comment faire de l’intelligence artificielle un outil au service du travail et de la démocratie ? Dans sa chronique, Jean Cattan, conseiller en régulation numérique auprès de Foti France, plaide pour une appropriation collective des technologies et un renforcement du dialogue social.
Mardi 16 juin 2026, ministère de l’Économie. L’amphithéâtre affiche complet pour la conférence « Notre IA », qui ambitionne de valoriser la manière dont la fonction publique se saisit de l’intelligence artificielle. À l’instar du monde économique avec le plan « Osez l’IA » en 2025, la fonction publique est elle aussi invitée à témoigner de son appropriation de l’IA. Malgré un taux d’usage de 89 % porté par l’adoption d’outils commerciaux, la tâche de concilier IA et fonction publique n’est pas, à première vue, aisée. Au sein de cette dernière, les premières prises de position ont émané d’organisations syndicales, qui ont souligné la difficulté à s’assurer du respect des principes du service public, notamment l’égalité, dans la prise de décision assistée par IA.
S’invite également la crainte d’une vague massive de licenciements. Au printemps 2025, sur France 2, dans l’émission « Complément d’enquête », la journaliste Élise Lucet interrogeait la ministre chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, documents à l’appui, sur les suppressions de postes à venir dans l’administration, liées à l’intégration d’outils d’IA. Clara Chappaz [depuis remplacée par Anne Le Hénanff, NDLR] avait alors démenti.
Un an plus tard, l’alerte s’impose parmi les personnalités et les expert·es présent·es sur la scène de « Notre IA » : nous serions tous·tes, d’une manière ou d’une autre, amené·es à être remplacé·es par l’IA. Pourtant, alors que les discours théoriques de la conférence tendaient vers ce consensus d’un « grand remplacement » technologique, les fonctionnaires invité·es à partager leurs expérimentations ont témoigné d’une réalité tout autre. À l’aide d’outils d’IA basiques et open source, des agent·es ont, par exemple, développé une solution simplifiant le langage administratif utilisé dans les échanges avec les citoyen·nes. Dans cette présentation, il n’était nullement question de suppression d’emplois, ni même de réduction du temps d’exécution, mais plutôt d’une assistance visant à améliorer un service public. Leurs témoignages reflétaient la satisfaction d’accomplir un travail de meilleure qualité, sans pour autant craindre la disparition de leur poste.
Une transformation, oui, mais laquelle ?
Cette séquence nous rappelle que l’approche consistant à n’aborder l’IA que sous le prisme de la suppression d’emplois n’a que peu de sens, tant il est difficile d’anticiper l’avenir. L’imprévu est même le propre des découvertes et de leurs usages. Si la question est « des emplois vont-ils disparaître » ? La réponse est oui, assurément. Mais s’il s’agit d’en évaluer le nombre, nous basculons alors dans la fantasy pour consultants en licenciement. Quant à la mutation des emplois, au rythme des développements actuels et en supposant qu’ils perdurent, ils vont, pour ainsi dire, tous être transformés. Dans quel sens ? Là encore, spéculer nous ferait basculer dans la fiction – ou presque.
Pour aborder cette dimension et construire sur ce que nous savons déjà, posons plutôt la question au présent : notre relation au travail et à nous-mêmes change-t-elle déjà profondément, tant sous l’effet de la numérisation du monde, que de sa perfusion massive à l’IA ? Sans aucun doute. C’est ce que nous apprenait déjà en 2022 le sociologue du travail et philosophe Juan Sebastian Carbonell, dans son livre Le Futur du travail. Car les mutations du travail liées à l’IA nous touchent déjà toutes et tous. La gestion quotidienne des petites tâches, la création de contenu, les interactions sociales, les processus itératifs, l’optimisation, la recherche… Absolument tout sera transformé par ces IA commerciales, si elles poursuivent leur déploiement effréné.
Mais le pire n’est pas forcément à venir. Si tant est que les modèles les plus avancés ne saisissent pas les (soi-disant) 10 % de chances de nous exterminer, on peut imaginer que cette évolution ne repose pas uniquement sur ceux-ci. Les plus puissantes pourraient, par exemple, contribuer à la création d’outils autonomes : c’est ce que l’entrepreneuse Emmanuelle Roux démontre à l’envi dans ses LabIA. Selon elle, il est possible de s’approprier un mode de production autonome d’un bout à l’autre de la chaîne, marquant ainsi la fin du « taylorisme augmenté » dénoncé par Juan Sebastian Carbonell dans son dernier ouvrage.
Vers un usage démocratique
Tandis que les modes de production traditionnels ont morcelé le travail en micro-tâches, nous empêchant d’en percevoir le sens global, il deviendrait alors possible de recréer une vision d’ensemble de nos activités. On pourrait ainsi imaginer une réappropriation des capacités de calcul par les communautés, une conditionnalité des investissements réalisés sur nos terres, une ouverture des systèmes, etc. Cela nous permettrait de bénéficier de quelques avantages offerts aujourd’hui par ces outils et bien d’autres encore, sans pour autant devoir renoncer à nos principes démocratiques.
Il est tout à fait possible que de nombreux métiers disparaissent demain ou que des tâches relevant de professions distinctes fusionnent. Comme il est probable que des services autrefois inaccessibles se démocratisent, certes de manière machinale et dégradée, mais tout de même. La traduction automatique est un bon exemple. Parfois approximative ou erronée, faisant injure à tout ce qui constitue une langue, elle reste utile pour se faire comprendre au quotidien dans un pays étranger ou un environnement professionnel international. L’absence de maîtrise des langues étrangères reste un facteur de discrimination, comme il empêche la circulation des talents et des idées.
Les versions dégradées de services auparavant inaccessibles nous permettront-elles d’élargir nos horizons social et intellectuel ? Certes, nos contraintes matérielles et culturelles, ainsi que nos réflexes intériorisés, sont plus tenaces que la simple capacité à échanger dans une langue étrangère. Mais nous ne savons pas quelles barrières tomberont grâce aux inventions et aux usages de demain.
L’IA conversationnelle n’est pas un canard en plastique
La numérisation des métiers et la promesse d’autonomie engendrent toutefois un corollaire bien documenté : l’isolement des travailleur·euses. Ce phénomène, largement observé au sein de la population générale, constitue une source majeure de mal-être en France. L’isolement peut être bénéfique pour la pensée (on n’a pas toujours envie d’être à plusieurs pour réfléchir, travailler ou se reposer), à condition qu’il ne soit pas subi. On trouve là une dimension intéressante – et un atout majeur – des agents conversationnels : nous faire réaliser l’importance de disposer d’espaces de pensée pour nous-mêmes, des espaces vierges où dérouler une pelote de questions jusqu’à atteindre l’essence du problème.
Un principe voisin de la méthode dite du « canard en plastique », adoptée par certains développeurs, qui consiste à dialoguer avec cet interlocuteur muet posé sur leur bureau, pour vérifier qu’ils n’ont pas fait d’erreur dans le code. Les agents conversationnels pourraient être ces canards en plastique améliorés. Mais ils sont conçus pour apporter des réponses, pas pour stimuler notre processus de réflexion, ni encourager un cheminement de pensée libre et ouvert. L’IA n’est pas un miroir grâce auxquel nous pouvons réfléchir. Elle nous sert un produit fini, une réponse qui devient performative, fruit d’un processus opaque. Déjà constatée à l’ère du simple numérique, cette invisibilisation opère à une échelle encore plus vaste dans nos interactions avec ces agents.
Dialoguer et coconstruire
Sans basculer dans le fantasme, imaginer l’avenir permet de nourrir nos réflexions sur la manière dont nous voulons nous organiser, décider et travailler demain. C’est la rencontre fertile entre des projections incertaines et des réalités actuelles tangibles qui doivent être mises en commun et discutées. Car rien ne remplace le dialogue. C’est pourquoi des figures telles qu’Odile Chagny, économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales, ainsi que de très nombreux syndicats et le droit du travail lui-même, défendent un dialogue social technologique. Or, bien qu’imposé par la loi lors de l’introduction de tout nouvel outil numérique, celui-ci demeure largement inutilisé. Le Conseil national du numérique [devenu Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique (CIANum), NDLR] a soutenu, dès 2022, son déploiement généralisé. L’année suivante, cette proposition figurait à nouveau dans la feuille de route sur l’inclusion numérique au travail du Conseil national de la refondation numérique. Et en 2026, lors de l’évènement « Notre IA », David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, annonçait son déploiement au sein de la fonction publique.
C’est fort de cette idée que Gilles Babinet, ex-président du CIANum, a initié la démarche Café IA, dont l’objectif est d’outiller les individus pour échanger sur leurs pratiques, leurs interrogations et leurs craintes vis-à-vis de l’IA. L’équipe, désormais pérennisée au sein du ministère du Numérique, a pour mission de soutenir et d’encourager ces dynamiques d’échanges et de coconstruction, et de structurer le dialogue social technologique.
Non sans lien, des concertations sur l’IA ont été lancées au sein de nombreuses organisations afin d’aboutir à l’adoption de chartes institutionnelles. Bien que dépourvues de valeur normative, ces chartes présentent l’avantage de fournir des repères, de forger un cadre de pensée collectif et de préconiser des orientations majeures sur lesquelles toute innovation ou évolution des pratiques peut s’appuyer. Elles définissent le cadre conventionnel et, finalement, politique de tout environnement professionnel face à l’utilisation de l’IA.
En définitive, notre réaction face à l’IA doit être à l’inverse de ce qu’elle produit. Là où elle livre un produit fini, il faut interroger les sources et les processus. Là où elle donne l’illusion de pouvoir avancer de manière autonome, il faut mobiliser le collectif. Là où elle suggère la disparition des emplois, il faut anticiper leur mutation. Enfin, là où elle procède de la volonté d’entreprises tierces, il faut investir dans les besoins propres à nos structures et identifier nos véritables priorités.
NOTRE RÉACTION FACE À L’IA DOIT ÊTRE À L’INVERSE DE CE QU’ELLE PRODUIT. LÀ OÙ ELLE LIVRE UN PRODUIT FINI, IL FAUT INTERROGER LES SOURCES ET LES PROCESSUS. LÀ OÙ ELLE DONNE L’ILLUSION DE POUVOIR AVANCER DE MANIÈRE AUTONOME, IL FAUT MOBILISER LE COLLECTIF. LÀ OÙ ELLE SUGGÈRE LA DISPARITION DES EMPLOIS, IL FAUT ANTICIPER LEUR MUTATION.
Redéfinir, réimaginer, réorganiser
La question du travail, de son utilité, de sa valeur et de son produit est donc aussi essentielle que celle du non-travail. Dans notre société, c’est avant tout la production de biens quantifiables et de services pouvant être convertis en espèces sonnantes et trébuchantes que l’on valorise et rémunère. Or, les craintes d’une « apocalypse de l’emploi » provoquée par l’IA pousse des personnalités aux idées parfois diamétralement opposées à proposer de déconnecter le revenu du travail, comme l’ex-ministre socialiste Benoît Hamon, Elon Musk ou encore Sam Altman. Le premier plaide pour un revenu universel axé sur l’émancipation, tandis que les deux autres soutiennent un revenu de base tendant vers l’asservissement.
Dans son encyclique « Magnifica humanitas », le pape Léon XIV porte très haut la « valeur travail », mais la place en dehors du système productiviste. Aussi s’attache-t-il à garantir un accès universel aux biens, tout en érigeant les liens de solidarité en principes de gouvernement. En lieu et place d’un revenu universel, le souverain pontife pencherait plutôt pour une forme de service universel, garantissant à chacun·e tout ce qui est nécessaire pour vivre dignement.
Au XIXe siècle, la révolution industrielle a vu émerger de nouveaux modes de production, donc de nouvelles organisations du travail, de nouvelles formes de conflits, de nouvelles manières de tuer et de soigner, mais également de nouveaux droits. Ainsi, sans verser dans la futurologie, on peut imaginer que si cette révolution IA perdure, elle produira son lot de bouleversements, de découvertes et de capacités inédites, mais aussi de nouvelles façons de vivre en société, qui devront être garanties par le droit, qui reste à (re)définir.
À quoi ressemblera ce dernier ? Hier, d’autres ont conquis les congés payés, la responsabilité de l’employeur·euse envers le·la salarié·e accidenté·e, la limitation du temps de travail ou encore l’assurance retraite. S’agira-t-il, demain, de l’obligation collective de déconnexion ? Du droit d’accès aux ressources de calcul de l’IA et à la formation continue sur ses enjeux ? D’un service public de l’IA ? Du droit pour chacun·e de concevoir ses propres agents autonomes ? Du droit de refuser d’utiliser l’IA ou d’y être obligé·e ? Toutes ces questions méritent un véritable dialogue, car c’est avant tout à la démocratie réelle de trancher. Et celle-ci se trouve dans la démocratie sociale : située, concrète et ancrée dans le quotidien. Mais elle exige en premier lieu de croire à la force du collectif, à sa capacité à dépasser ses désaccords et à se mobiliser. In fine, à se faire confiance et à se considérer.
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