Il est 3 heures du matin et Marie, 24 ans, fixe encore son plafond. Ça ne lui arrive pas tous les jours, mais quand elle passe une nuit pareille, elle finit par agripper son portable et ouvrir YouTube. « Je lance une vidéo qui s’appelle Hypnose pour dormir, et ça fonctionne. Il fait un décompte en partant de cinq, mais à deux je suis déjà en train de dormir profondément ». Elle ne le sait pas, mais ça lui fait un point commun avec Emmanuele, qui a le même réflexe en cas d’insomnie. « Le flux de parole me permet de déconnecter, c’est comme si j’étais emportée dans des vagues. Le lendemain j’ai l’esprit plus clair, plus concentré », explique la quinquagénaire.

C’est au début de la pandémie, alors que le sommeil des confiné·es était plus perturbé que jamais, que ces vidéos se sont multipliées. En quelques clics, YouTube donne accès à un large choix de séances de yoga, méditation, hypnose ou sophrologie pour s’endormir. Alors pour répondre à la demande, la sophrologue Carole Serrat, associée au musicien Laurent Stopnicki, s’est lancée dans des séances en ligne qui mêlent l’art à la thérapie : « Beaucoup de gens posent leur téléphone près du lit et s’endorment, bercés par l’association de la voix et de la musique ». La mayonnaise semble prendre puisque le duo vient de créer une collection d’ouvrages pour Audible, une appli de livres audio et de podcasts.

Pour toutes les personnes qui ne peuvent pas consulter, c’est un moyen précieux de travailler sur soi.

Benjamin Lubszynski, hypnotiseur

Lumière bleue et effet Netflix

Alors que les médecins recommandent de se déconnecter des écrans au moins une heure avant d’aller au lit, trouver le sommeil sur les réseaux peut sembler paradoxal. « Il est vrai que les écrans dégagent une lumière bleue qui inhibe la mélatonine, ce qui n’est pas bon au moment de dormir, mais finalement les gens ne regardent pas l’écran, c’est une pratique sonore », défend la sophrologue. Korhan, sujet aux insomnies depuis une poignée d’années et consommateur ponctuel de ce type de vidéos, n’est pas tout à fait du même avis : « Quand tu lances une vidéo comme ça, c’est qu’il est déjà tard dans la nuit. Alors quand tu sors ton téléphone, que tu as la lumière d’un coup et que tu vas sur YouTube, tu as encore moins de chances de t’endormir ».

L’offre quasi-infinie du web peut aussi créer un effet Netflix. Alors pour ne pas s’y perdre, Emmanuele a trouvé la technique : « J’ai tendance à m’éparpiller pour aller de vidéo en vidéo, donc je me fais des playlists selon mes besoins. Sinon, je peux passer 45 minutes à chercher une vidéo pour finalement ne rien regarder ». Sa chaîne préférée ? Sans hésitation, celle de Benjamin Lubszynski. Avec 300 000 abonnés et un million de vues chaque mois, il est le plus connu des hypnotiseurs de la Toile (dans l’hexagone du moins).

La thérapie pour tous

C’est bien avant le Covid, et même avant la gloire de YouTube, que le coach et thérapeute a commencé les vidéos. Il y a 12 ans, il postait déjà des séances sur Dailymotion et comptait parmi les pionniers des marchands de sable numériques. « Pour toutes les personnes qui ne peuvent pas consulter, c’est un moyen précieux de travailler sur soi », avance-t-il. Parce qu’une thérapie coûte cher, mais aussi parce qu’il y a souvent une défiance, voire une honte, à aller consulter. « Quand on est chez soi et qu’on écoute une vidéo sur YouTube, ça n’engage à rien, il n’y a pas de pression ». Et si ces vidéos n’ont pas vocation à se substituer à un traitement, il n’empêche qu’elles peuvent faire office de marchepieds vers une véritable thérapie.

Sans compter que depuis la pandémie et la nette augmentation de la dépression, de l’anxiété et des troubles du sommeil, les réseaux sociaux ont pris une place prépondérante. En plus de maintenir le lien social entre des personnes isolées, ils sont une mine d’or de ressources, si l’on sait où aller chercher. « On a plus que jamais besoin de ce genre d’outils », souligne Benjamin Lubszynski, qui propose également des contenus spécifiques pour les étudiants, dont l’état psychologique est particulièrement fragilisé.

Dans la prise en charge de l’insomnie, il faut arriver à déshabituer la personne de ces choses extérieures.

Sylvie Royant-Parola, psychiatre

Le risque de la dépendance

Pour Sylvie Royant-Parola, psychiatre spécialisée dans les troubles du sommeil et présidente du Réseau Morphée, ces contenus peuvent effectivement permettre d’apprendre à se détendre. Sauf que s’endormir avec s’avèrerait, finalement, contre-productif : « En envoyant une série de messages de conditionnement pour préparer le corps et le cerveau au sommeil, on crée une dépendance à l’environnement », pose la spécialiste.

Là où certains s’endorment uniquement en suçant leur pouce ou en se balançant de gauche à droite, le son d’une voix ou d’une musique peut lui aussi devenir une condition à l’endormissement. « Dans la prise en charge de l’insomnie, il faut arriver à déshabituer la personne de ces choses extérieures pour qu’elle sente son état interne et sa physiologie, et reprenne pleinement la main », détaille le docteur.

Pour bénéficier des bienfaits de ces techniques de relaxation sans en devenir dépendant, la psychiatre préconise simplement de les mettre en pratique avant d’être sous la couette et de chercher désespérément le sommeil. « Le but de ces vidéos, c’est de se libérer des tensions musculaires et des préoccupations mentales au moment de l’endormissement, pour prendre conscience de son corps. Mais comme tout apprentissage, il doit se faire à distance du sommeil ». Au risque, sinon, que YouTube remplace le pouce ou les berceuses.

Pauline Allione
Pauline Allione
Journaliste