Nous n’avons jamais été aussi isolés les uns des autres. Depuis que le confinement pour lutter contre la propagation du Covid-19 a débuté, les personnes que l’on voit d’habitude tous les jours — au travail, à l’école — sont réduites à la taille d’un écran. Les réunions familiales sont annulées. Les fêtes, les ballades au parc, les rencontres, tout est reporté à l’après. Pourtant, seul.e derrière son écran, on voit, peut-être pour la première fois, la possibilité d’être vraiment connecté.e au reste du monde.

Il a toujours été possible de prendre des nouvelles de la cousine pas vue depuis trois ans, comme il a toujours été possible de créer des initiatives pour aider les voisins, les commerces locaux, le personnel soignant. Il a fallu que tout le monde soit forcé de rester chez soi, contraint à ne pouvoir communiquer que par des outils numériques pour que ces idées émergent. Pour Laurence Allard, sociologue des usages numériques et chercheuse à Paris 3, cela ne fait aucun doute : « la distanciation sociale a créé beaucoup de collectifs qui n’existaient pas auparavant ».

Renouer des liens familiaux

Attendre qu’il ne soit plus possible de se rendre visite pour se rapprocher de sa famille peut sembler être un comble, mais c’est bien ce qu’ont constaté Victoria, Mathilde et Flore. La relation entre Victoria, 25 ans, et ses parents était conflictuelle avant le confinement. « Mais on a mis nos différends de côté et on n’a jamais autant discuté, s’exclame la jeune femme, confinée avec des amis en Normandie. On s’appelle tous les deux ou trois jours, c’est plus spontané, j’ai plus envie de leur parler. » Pour Mathilde, ce confinement a été l’occasion de renouer avec ses grands-parents. « On ne se parlait plus depuis trois ans alors qu’on habite dans la même ville ! » A présent, elle s’organise pour les aider à faire les courses entre deux appels vidéo.

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Dans la famille de Flore, ça en devient presque étouffant : « Ma famille éloignée n’a jamais autant communiqué sur Whatsapp qu’en ce moment. J’ai dû mettre la conversation en sourdine alors que normalement, il y a un message par mois. » Au menu pour fêter Pâques : une cousinade en visio, explique Flore, confinée à Mont-de-Marsan. Du jamais vu dans sa famille, qui n’a même pas pour habitude de se réunir à cette occasion.

Redécouvrir les commerces locaux

La sociologue Laurence Allard a remarqué que le confinement n’avait pas poussé les gens à se rapprocher seulement de leurs proches, mais aussi de personnes qui soutenaient une même cause. « Les gens se sont mis à se demander “Comment aider en fonction de ce que je sais faire ?”, énonce-t-elle. Chacun avec ses compétences participe à la solidarité nationale depuis les réseaux sociaux avec cette idée que si on n’en fait pas partie, la solitude peut en être redoublée. »

Elle a notamment observé un regain d’intérêt pour le secteur de l’alimentation locale : « Nombre de gens vont plutôt aller vers des commerces locaux autrefois négligés ». Plusieurs initiatives ont été lancées pour recréer un lien entre les commerçants locaux et les consommateurs. La carte interactive « Le marché vert », par exemple, recense les petits commerces qui continuent leur activité malgré le confinement.

Stéphan, aide-soignant à Pessac, près de Bordeaux, a eu l’idée de booster la visibilité sur les réseaux sociaux des restaurateurs encore en activité en profitant de celle dont bénéficie le personnel soignant. « J’avais déjà créé plusieurs petits sites. Je me suis dit : “Quitte à faire des sites, autant le faire pour la bonne cause” », se souvient-il. Le vendredi 3 avril, il lance Restopito, une plateforme qui met en lien des restaurateurs et des soignants. « Ils peuvent faire un petit geste aux soignants, ne serait-ce que -25 % sur le prix, ça leur permet d’avoir une forte visibilité sur les réseaux sociaux », décrit Stéphan. Ce système « gagnant-gagnant » permet aux restaurateurs de continuer leur activité et de faire savoir qu’ils sont toujours en fonction. « Je ne vais pas chercher en centre-ville quel restaurant va rester ouvert, développe le créateur du site. On est obligés de passer par le numérique pour avoir ce genre d’infos. »

Créer une communauté d’aide pour les soignants

Les soignants ont également vu une autre communauté se mobiliser pour eux : les makers. Cette large communauté réunie autour du DIY et de l’impression 3D a remonté ses manches pour venir en aide aux soignants en manque de matériel pour se protéger du Covid-19. « Autrefois, il y avait des projets sans cause qui consistaient juste à fabriquer pour fabriquer, déclare Laurence Allard. Ils ont vite compris qu’ils pouvaient œuvrer contre la pénurie des masques. »

Depuis le début du confinement, des dizaines de groupes fleurissent sur Facebook : « Makers contre le Covid », « Visière solidaire — Covid 19 », » Makers solidaires Loiret »… Tous ceux qui autrefois discutaient impression 3D pour créer des figurines ou des prototypes en tout genre se sont réunis — virtuellement — pour organiser la fabrication de visières en plexiglas pour les soignants.

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Yann a créé le groupe « Makers contre le Covid » le lundi 16 mars. « Quand j’ai vu la détresse des soignants, je me suis dit : “il faut faire quelque chose”, se rappelle-t-il. Au début on était partis sur les masques, c’était ça le gros problème à l’époque, maintenant ce sont les visières. » Trois semaines plus tard, presque 4000 membres s’organisent pour répondre aux demandes des hôpitaux et des personnes en contact avec des clients. Quand Yann n’est pas en train de fabriquer des visières avec ses trois imprimantes 3D, il est sur Facebook en train de gérer le groupe. C’est un travail à temps plein. « Moi, ce qui me fait plaisir, c’est de voir les soignants protégés », indique-t-il.

Si la distribution de visière ne lui permet pas de créer des liens avec les soignants — « c’est très rapide, ils récupèrent les visières dans mon coffre et ils retournent travailler » —, Yann l’admet : il a fait quelques belles rencontres virtuelles grâce au groupe Facebook. « Je rêve d’un truc. Ce serait qu’on ait une salle au milieu de la France et qu’on se retrouve tous là-bas, fantasme-t-il. Ça, ce serait dire merci aux makers ! » Une façon de rendre toutes ces nouvelles relations tangibles et durables.

 

Selon Laurence Allard, la densification des liens sociaux engendrée par le confinement va « modeler le paysage sociologique de l’après ». « Quand on prête son appart, quand on fait des maraudes, quand un maker rencontre l’hôpital du coin, des liens sont créés, ajoute-t-elle. Toutes ces expériences partagées peuvent être pérennisées ou reproduites ailleurs. » Alors que l’on pouvait se plaindre auparavant de ne plus se parler, de ne pas connaître nos voisins, la tendance semble s’inverser. À force d’avoir les yeux rivés sur nos écrans, on crée du lien, pour mieux décoller son nez du téléphone dès la sortie du confinement.

Pauline Thurier
Pauline Thurier
Observatrice connectée
Un magazine dans une main, un ordi dans l'autre. J'aimerais savoir parler le code aussi bien que l'anglais mais tant que ce n'est pas le cas, je m'attèle à comprendre comment le numérique crée de nouvelles habitudes dans la société.