Que ce soit en famille, entre copains ou au travail, vous avez forcément utilisé Zoom depuis le début du confinement ! Cette appli de visioconférences gratuite jusqu’à 100 participants est devenue une star du web, avec 300 millions de participants par jour (contre 10 millions en décembre 2019). Les entreprises ont été les premières à s’en saisir, ravies d’avoir un outil simple à utiliser, que ce soit pour les réunions hebdomadaires, les petits briefs du matin, ou les cafés et apéro virtuels entre collègues. Sauf que, et la plupart des utilisateurs ne le savaient pas, jusqu’au 2 avril, Zoom proposait une fonctionnalité un peu particulière à l’administrateur de la visioconférence : le » Attendee attention tracking ». Très concrètement, votre boss, organisateur de la réunion, pouvait être informé si l’un des participants clique sur une autre fenêtre pendant plus de 30 secondes. Que ce soit pour scroller sur Insta, ou pour prendre des notes, peu importe. Le logiciel pointait du doigt toute incartade.

Cette fonction n’existe plus, mais se révèle assez révélatrice du mésusage possible des outils numériques que nous utilisons au quotidien au travail.

Des dérives largement possibles

Car des risques de dérives, il y en a. Les États-Unis en sont un bon exemple. Fin mars, Bloomberg racontait le quotidien des salariés en télétravail de la société de portefeuille californienne Axos Financial Inc. Au programme des réjouissances : enregistrement de ce qui est tapé au clavier, des sites visités et capture d’écran toutes les dix minutes. De quoi donner des sueurs froides aux 40 % de télétravailleurs français en ces temps de confinement. »Les dérives possibles sont nombreuses. Il est en effet possible d’enregistrer une personne à son insu, d’installer des keyloggers pour suivre son activité en continu : ce qu’elle fait sur internet, ses envois de mails… Des logiciels espion comme Mobile Spy permettent aussi d’avoir accès aux appels, SMS, ou encore localisation GPS », détaille Yannick Chatelain, enseignant-chercheur à Grenoble École de Management, spécialisé sur les questions liées à internet, au contrôle social et à la cybercriminalité. Depuis quelques mois, les ventes de logiciels de surveillance auraient explosé outre-Atlantique. Bloomberg cite notamment des outils de productivité, tels que Hubstaff, Teramind, ou encore VeriClock.

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Mais au-delà des logiciels prévus pour cette surveillance, et pour la plupart interdits en France, il est aussi possible de garder un œil sur ses collaborateurs à travers des outils innocents de prime abord, prévus pour d’autres usages. C’est le cas de Zoom, nous l’avons vu, mais pas seulement. »Beaucoup d’entreprises utilisent Skype, ou même LinkedIn. Or, vous pouvez facilement voir qui se connecte, à quelle heure. Ce n’est pas leur vocation première, mais ces outils peuvent donner des indicateurs assez précis. C’est aussi le cas des visioconférences. Dans les réunions au bureau, on n’émarge pas une feuille de présence. Là, cela est tout à fait possible, tout comme le fait d’enregistrer en quelques clics l’ensemble des échanges. Cela ouvre une porte qui peut en effet donner lieu à bien des dérives », pointe Caroline Diard, enseignante-chercheure et formatrice, qui étudie justement le télétravail et cette question de surveillance. Dans une enquête réalisée par ses soins, dans 20 % des entreprises interrogées, de nouveaux outils de contrôle ont été mis en place. Un boss peu confiant et scrupuleux dispose donc de nombreuses solutions pour garder un œil permanent sur ce que font ses équipes, même à distance.

Une loi protectrice en France

Attention néanmoins au manager zélé. Car si aux États-Unis, de nombreux logiciels et pratiques de surveillance sont légaux, en France, cela est loin d’être le cas. »Les entreprises n’ont pas le droit à la surveillance continue et généralisée de l’activité de leurs collaborateurs ! Le contrôle d’activité permanent, le log qui vérifie tout ce que l’on tape, tout ceci est impossible et interdit en France. Les entreprises doivent avoir une charte qui définit les règles du jeu. En France, vous n’avez pas le droit d’espionner les gens. C’est peut-être aussi pour cela que certaines entreprises sont réticentes quant au télétravail », souligne Alain Bensoussan, avocat spécialiste du droit des nouvelles technologies. En revanche, il précise que l’employeur a le droit de mettre en place une surveillance si un faisceau d’indices laisse suspecter un comportement illicite. Mais même dans ce cas, le salarié doit être au courant qu’il est observé.

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D’autant que les patrons et managers, s’ils peuvent théoriquement amasser de nombreuses données, n’ont pas le droit d’en faire n’importe quoi. »Chaque donnée collectée par l’employeur doit l’être dans un but légitime, déterminé en amont. Pour l’ensemble des traitements mis en œuvre, par exemple afin d’assurer la sécurité des infrastructures de l’entreprise et le bon fonctionnement des outils informatiques, l’entreprise doit identifier quelles données personnelles sont pertinentes et nécessaires à cet objectif », précise Sixtine Crouzet, avocate spécialisée en protection des données pour le cabinet britannique Fieldfisher. Au quotidien, elle assiste ses clients dans la rédaction des politiques de confidentialité, qui visent à informer les salariés sur la manière dont leurs data sont utilisées. »Ce traitement doit être porté à la connaissance des salariés dès leur arrivée dans l’entreprise. Le collaborateur a le droit de demander l’accès aux données personnelles le concernant traitées par l’employeur, qui doit également prévenir les instances représentatives du personnel dans certains cas. Typiquement, l’enregistrement de captures d’écran toutes les dix minutes semble intrusif pour les employés et sera considéré comme excessif au vu de cet objectif », ajoute l’avocate. Il faut dire qu’en Europe, les données sont aussi protégées par le RGPD, qui n’existe pas aux États-Unis.

Autre différence : le salarié conserve une liberté d’expression dans notre pays, même au bureau. ”Il y a aussi de la vie privée au sein du travail, par exemple quand vous buvez un café avec des collègues. Les libertés individuelles et collectives du salarié doivent être protégées. Le salarié doit être informé de l’utilisation des donnés et peut demander leur suppression”, souligne Brigitte Pereira, professeure de droit à l’EM Normandie, qui travaille justement sur ces thématiques. Elle cite un autre moyen de surveillance, plus pernicieux : le mail. ”En télétravail, certains managers se mettent à envoyer beaucoup plus de mails, à passer davantage de coups de fil, pour justifier eux-mêmes leur travail et garder sans cesse un oeil sur les avancées de leurs collaborateurs. Cela ajoute évidemment de la pression aux salariés”, pointe-t-elle. Une pratique qui n’est pas illégale en soi, mais pas forcément productive…

La surveillance, contre-productive ?

La surveillance continue est illégale en France, c’est un fait. Mais même si elle était autorisée, est-ce une bonne idée de fliquer ses salariés ? »Au contraire, cela est contre-productif, car avec un tel contrôle, on génère du stress inutile, dans une situation déjà angoissante pour tout le monde. Cela ajoute de la contrainte ! Au lieu de surveiller ou d’assommer les gens de mails, l’idée est au contraire de réduire les injonctions, de miser sur la confiance, de passer en mode projet », estime Yannick Chatelain. Sur ce point, Jean-François Detout est on ne peut plus d’accord. Directeur d’un mastère en marketing data de Skema Business School, il pilote une cinquantaine d’intervenants, qui donnent cours à ses élèves. »Je vois bien que certains profs corrigent la nuit, qu’ils m’envoient des mails ou enregistrent le document à 2 h du matin. Et alors ? Quel est l’objectif du N+1 : les horaires en présentiel ou le livrable ? Ce qui compte pour moi, c’est la qualité du travail. Le résultat est le même : quand je me connecte le lendemain matin, j’ai mes notes, je peux les transmettre aux élèves. Pour tout ce qui est asynchrone, en dehors des conférences, réunions et rendez-vous bien sûr, le plus important est que le travail soit fait. Surveiller les gens est en effet complètement contre-productif, car chacun a son propre rythme. Dans tous les métiers de cadre, en télétravail, mieux vaut basculer « à la tâche », se mettre bien d’accord lors de réunions courtes sur les travaux à réaliser, puis juger sur les résultats », tranche-t-il. Après tout, au bureau, ce n’est pas parce que la personne est présente qu’elle avance réellement sur ses dossiers…

D’autant que cette surveillance peut détériorer les liens avec l’équipe. »On touche ici à la relation managériale. Quand il n’y a plus de confiance, il y a une perte de motivation, les gens se désengagent et finissent par partir. À partir du moment où ils bossent de chez eux, il faut lâcher prise », conclut Caroline Diard. Finalement, et heureusement, on en est loin dans de nombreuses boîtes. Et c’est aussi parce que les télétravailleurs jouent le jeu. Selon un sondage de Deskeo : 59 % des Français constatent travailler davantage de chez eux qu’au bureau.

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste