Vraiment pratique ?

Plus d’un Français sur quatre utilise une application pour scanner le code-barre de ses produits alimentaires, selon une étude de l’IFOP datée d’octobre 2019. L’objectif de ce geste, désormais banal, est de connaître la composition exacte de l’aliment, ainsi que ses effets sur la santé. Mais ces outils technologiques influencent-ils nos actes d’achat ? Oui, selon Yuka, première application du genre à avoir été adoptée par les consommateurs français. 94 % de ses utilisateurs auraient déjà renoncé à acheter certains produits en raison de leur note trop basse sur l’application (étude du cabinet Kimso commandée par la start-up française). « Nous apportons de la transparence, et lorsqu’on sait ce qu’on achète, on commence à remettre en question ses habitudes alimentaires. L’acheteur sait également que son geste a un vrai impact sur les industriels de l’agroalimentaire », justifie Julie Chapon, co-fondatrice de Yuka.

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La note sur 100 attribuée au produit par l’application, prenant en compte le Nutri-score, la labellisation bio, la présence d’additifs et bientôt l’impact environnemental, aurait donc une vraie influence. « Le numérique introduit un mécanisme de nudge qui pousse à l’action : autrement dit, nous avons tous envie de manger des produits pour lesquels tous les voyants sont au vert et d’avoir une bonne note », analyse Marie-Ève Laporte, Maître de Conférences en sciences de gestion à l’IAE Paris-Sorbonne. Un phénomène qui toucherait toutes les tranches d’âges, mais essentiellement des utilisateurs urbains, d’après l’experte. « L’effet est aussi réel sur les fabricants qui revoient leurs recettes pour augmenter leurs notes, et cela bénéficie à tous les consommateurs », ajoute-t-elle. Autre exemple d’application très utilisée : Too Good To Go, qui permet aux commerçants et restaurateurs de céder à des prix cassés leurs invendus. Avec plus de sept millions de téléchargements, cette autre start-up danoise implantée en France a su surfer sur la vogue de l’anti-gaspillage et l’évolution des mentalités en la matière.

Un réflexe pour la science

Néanmoins, ces applications sont loin d’être encensées par la communauté scientifique, notamment celles chargées de noter nos produits. « Elles ont le mérite de donner un regard critique au citoyen sur son assiette. Toutefois, le contenu scientifique derrière leur notation globale laisse à désirer. L’application Yuka, par exemple, agrège au Nutri-score le fait que le produit contienne des additifs. Or, la dangerosité de ces derniers n’a pas été prouvée scientifiquement, les recherches sont en cours », avertit Mathilde Touvier, épidémiologiste de la nutrition et directrice de recherche à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Qui plus est, si ce n’est pas le cas de Yuka dont le modèle économique s’appuie sur la version premium de son application, ses concurrents, comme myLabel ou Scanup, tirent leurs revenus de conseils et d’accompagnement auprès des marques. De quoi interroger l’indépendance des informations données sur les produits.

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Il n’empêche que la chercheuse, dont le laboratoire est déjà à l’origine de l’élaboration du Nutri-score, compte bien exploiter notre réflexe de scan pour enrichir ses bases de données. En effet, l’étude NutriNet Santé, menée par l’INSERM depuis 2009, collecte régulièrement auprès de plus 170 000 adultes participants des informations sur les aliments qu’ils ont consommés et leur état de santé. Alors que, jusqu’à présent, tout était rentré manuellement, il suffira bientôt de scanner les codes barres des produits. « Grâce à un partenariat avec la base de données Open Food Facts, nous obtiendrons automatiquement la liste des ingrédients, le nombre d’additifs, voire la composition de l’emballage. À nous, ensuite, d’établir d’éventuels liens entre ce que les participants ont consommé et leur risque de développer au fil du temps des maladies cardio-vasculaires, des cancers, du diabète, etc. Sans l’usage de ces technologies, nous serons vite dépassés par le nombre d’informations à récolter », détaille Mathilde Touvier.

Et demain ?

À l’avenir, ce brassage de données personnelles pourrait se faire directement par nos smartphones reliés à notre électroménager. La blockchain et la 5G permettraient, par exemple, à un diabétique de produire la juste dose d’aliment dont il a besoin avec son imprimante 3D dans sa cuisine. Un scénario futuriste, mais qui pose déjà des questions : « Ces outils vont permettre de mieux connaître les besoins et les comportements de chacun afin d’y apporter des réponses sur mesure. Est-ce une bonne chose ? Je n’en suis pas sûre. Le fait de tracker de plus en plus l’individu questionne notre liberté de choix. Quelles possibilités aurons-nous face aux recommandations établies en fonction de nos précédentes actions ? », s’interroge Marie-Ève Laporte. Pour le moment, les lois sur la protection des données de santé freinent ces technologies, mais jusqu’à quand ?

Marie Frumholtz
Marie Frumholtz
Plume Journaliste