Et si nous n’étions que du bétail ? Je m’explique. Une histoire fréquemment racontée est celle des champs ouverts, qui formaient des communs, puis qui ont fait l’objet d’enclosures, un mouvement mêlant appropriation et parcellisation de la terre. Selon la fallacieuse tragédie des communs de Garrett Hardin, toute autre situation que la gestion propriétaire ne ferait que créer des mécanismes d’appauvrissement et des personnes et des ressources en question. Mieux vaudrait alors un propriétaire unique de la ressource à gérer, qu’il soit privé ou public.

Heureusement, en 2009, l’attribution dudit prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom a ouvert une perspective tierce. Selon elle, dans certains cas, il est préférable de laisser les communautés concernées assurer la gouvernance des ressources partagées. Dans certains cas et pas dans tous. Et à vrai dire, dans ses terrains d’étude, sauf erreur, aucun n’était numérique. Généralement, les communautés concernées sont de bien plus petite taille et les ressources sont naturelles. Mais tout de même, l’idée est désormais validée et en a inspiré plus d’un pour poser la question : et si nos ressources numériques étaient gouvernées autrement ?

La question s’est particulièrement posée dans l’environnement numérique, car nous y trouvons de nombreuses ressources répondant à un modèle différent de celui de l’appropriation pure. Il en va ainsi, en réalité, de toutes les fondations techniques des services que nous employons au quotidien. Tous ont été construits à partir de briques libres ou ouvertes. Qu’il s’agisse des protocoles constitutifs d’Internet, de ceux utilisés pour acheminer les signaux par le biais du Wi-Fi, qu’il s’agisse de logiciels libres ou de connaissances mises en partage dans des projets comme Wikipédia, une part très importante de nos ressources de base peut être qualifiée de libre et ne répond pas aux canons de la propriété classique. Il s’agit de ressources que tout un chacun peut exploiter ou faire évoluer, dans le cadre de projets existants ou de nouveaux projets.

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Le Commun au service du Un

Pour autant, deux réserves doivent être formulées. La première est que ce mode de développement logiciel, même lorsqu’il répond aux principes exigeants du logiciel libre, ne constitue pas pour autant un commun au sens où Ostrom peut l’entendre. En effet, une enceinte dédiée au gouvernement du logiciel libre n’est pas mise en place pour chacun d’entre eux. Les choses se décident par la pratique, la contribution et les échanges continus au sein d’une communauté de contributeurs·trices et d’utilisateurs·trices. Et dans ces environnements, il arrive que certains prennent le pouvoir au point d’être qualifiés de « dictateurs bienveillants à vie ». Il y a même une liste de ces dictateurs bienveillants sur Wikipédia. C’est quelque chose d’assumé, de reconnu et parfois considéré comme nécessaire. Encore une fois, Ostrom n’a jamais dit que toute ressource devait ressortir du commun. Ce qui est important, néanmoins, est de nous poser la question, nous tous, à chaque fois que nous faisons face à la question de savoir comment gérer une ressource de la meilleure des façons : et si nous gérions cette ressource en commun, est-ce que ce serait mieux ?

La seconde réserve est liée à la première et est particulièrement déterminante pour l’avenir de nos services numériques et, plus généralement, de l’humanité, rien de moins. Il se trouve que les services numériques dominants fournis par la poignée d’entreprises ultrapuissantes, désormais alliées au pouvoir trumpien, ont le plus souvent construit leur hégémonie… sur des ressources ouvertes. Le cas le plus emblématique, parce qu’écrit noir sur blanc dans une décision du Tribunal de l’Union européenne, est celui d’Android. Google a conquis les téléphones de la très grande majorité de la population mondiale en développant des comportements prédateurs illégaux sur la base de logiciels libres et ouverts. Il y a près de dix ans, Lionel Maurel avait brillamment qualifié ce phénomène de « communs du capital ». Non seulement les logiciels ouverts sont mis au service des comportements prédateurs des grandes entreprises du numérique, mais ils dépendent aussi des contributions des géants du numérique. Le commun sert et existe par le fait des prédateurs.

Parmi eux, la figure de Peter Thiel est de plus en plus identifiée comme décisive dans ce mouvement global, allant de la technologie à la politique, en passant par l’économie. Si le grand public ne connaissait pas nécessairement Peter Thiel, beaucoup ont pu le découvrir lors de sa venue à Paris où il est venu mettre en garde nos académiciens contre l’Antéchrist, à grand renfort de photos de Greta Thunberg. Peter Thiel est souvent présenté comme l’un des fondateurs de Palantir, de PayPal, ou encore comme un primo-investisseur de Facebook. Il est désormais de plus en plus connu pour avoir également écrit un livre intitulé De 0 à 1 (From 0 to 1). Dans ce livre, il fait l’éloge du monopole comme mode de développement économique optimal. Soit à peu près l’exact opposé du commun. Ce qui est intéressant dans le titre de son ouvrage, c’est qu’il met en lumière le schéma de prédation des Big Tech. Il passe d’une situation qui n’existe pas à ses yeux à la domination d’un seul.

Avec l’Intelligence artificielle générative, nous vivons une nouvelle étape de cette même stratégie de domination du Un sur le Commun. Celle-ci se nourrit des connaissances partagées sur Wikipédia comme sur tout le Web, afin de centraliser un pouvoir financier titanesque et de prétendre à la génération centralisée d’une forme d’intelligence. Certains diront que les défenseurs du numérique libre ont été les dindons de la farce. D’autres diront qu’ils avaient prévenu du risque qu’il y avait à ne pas changer radicalement nos modes de répartition des richesses et d’accès à la connaissance dans la société en général. Le débat est posé.

Créer le cercle vertueux de nos richesses

Que faire face à cette situation ? De mon point de vue, la solution est précisément là : nous devons nous assurer, d’une part, de modes d’accès universels à la richesse culturelle (qu’elle soit logicielle ou artistique) et, d’autre part, de modes de circulation de la richesse qui soient justes pour tout le monde. Ici, nous devons évoquer deux sources d’inspiration majeures : d’une part, les travaux de Philippe Aigrain sur la contribution créative ; d’autre part, les études sur la gouvernance des communs dans leur versant institutionnel. Toutes nous offrent, à tout le moins, des inspirations pour penser aux modes les plus efficaces et démocratiques de gouvernement et de répartition de la richesse.

Prenons un cas concret. Grâce au travail de différents journalistes et tribunaux américains, il est désormais avéré que les IA génératives sont ce qu’elles sont parce qu’elles ont notamment été entraînées sur des données rassemblées dans de gigantesques bases de données, dont celles regroupées au sein du projet Anna’s Archive. Pour le dire vite, Anna’s Archive est le site qui indexe les bases de données rassemblant une très grande partie des livres et articles scientifiques existants. Si bien que ce à quoi nous faisons face ici est un double standard. D’un côté, les entreprises d’IA générative sont glorifiées par la plupart de nos dirigeants comme si elles étaient la solution aux problèmes du monde. Alors même que si elles ont pu devenir ce qu’elles sont, c’est — entre beaucoup d’autres choses — parce qu’elles ont eu accès à ces bases « illicites » ou à d’autres données exploitées de manière tout aussi illicite. De l’autre côté, nous, pauvres mortels, devrions ne pas pouvoir profiter de ces bases de données, constamment menacées de blocage.

À l’inverse, nous devrions, en premier lieu, nous assurer de l’existence d’un accès universel à la culture en échange d’une contribution progressive, allant de 0 euros pour les personnes les moins dotées financièrement à quelques millions, voire plus, pour les personnes physiques et morales qui engrangent d’importants bénéfices grâce aux ressources partagées. C’est après tout l’ordre de grandeur des compensations envisagées pour remédier au pillage des journalistes par les IA génératives. Ces contributions iraient ensuite dans un fonds partagé et gouverné de manière ouverte et multipartite, pour être redistribuées aux personnes ayant travaillé sur les ressources mises en partage, tout comme elles viendraient financer le maintien de l’infrastructure.

Pour ce qui est de la définition du modèle économique de contribution et de réparation le plus approprié, nous avons désormais la chance de bénéficier du précédent de l’accès à la musique en streaming par abonnement. Du côté des auditeurs, nous constatons qu’il est globalement accepté de payer un prix pour accéder à un catalogue virtuellement infini. À voir quel prix serait acceptable pour quelle catégorie de revenus. Du côté des artistes et de leurs ayants droit, nous parvenons mieux aujourd’hui à identifier ce qui fonctionne plus ou moins bien dans les modes de répartition de la ressource financière. Entre les différents modes de redistribution, aucun n’est parfait en soi. Construisons là-dessus.

SOMMES-NOUS DU BÉTAIL SUR UN CHAMP OUVERT À LA PRÉDATION OU DES SUJETS POUVANT ARPENTER ET CONTRIBUER À CE VASTE CHAMP OUVERT SANS QUE LE POUVOIR D’UN SEUL S’OPPOSE AU BIEN-ÊTRE DE TOUS LES AUTRES ?

Du pouvoir du Un à la richesse du Commun

La question de savoir si nous souhaitons ou non prendre ce chemin nous ramène, en réalité, à la question du début : sommes-nous du bétail sur un champ ouvert à la prédation ou des sujets pouvant arpenter et contribuer à ce vaste champ ouvert sans que le pouvoir d’un seul s’oppose au bien-être de tous les autres ? Quand Peter Thiel met ses pions dans l’IA, s’oppose à toute forme de régulation, prône, dans son ouvrage De 0 à 1, l’idée qu’il n’y a que le Un et le monopole qui valent, il nous réduit en pâture, lui et tous ses apôtres, jusqu’aux occupants actuels de la Maison-Blanche. Et toute technologie, des services de Palantir aux outils d’IA, en passant par les réseaux sociaux, servira une vocation : extraire du commun toutes ses richesses pour pouvoir en retour s’en extraire. À l’inverse, si nous souhaitons exister en tant que sujets et non comme des choses communes, nous devons prendre en main la construction du cycle vertueux de nos richesses.

Car, à dire vrai, à ce stade, pour ces gens-là, nous ne sommes même plus les produits de l’adage « Si c’est gratuit, c’est vous le produit » : nous sommes désormais de simples ingrédients. Des ingrédients voués à nourrir des formes économico-techniques d’extraction des richesses qui, à la fin, serviront à quelques-uns à s’extraire du commun des mortels. La course que ces gens-là mènent pour l’IA ne cache rien d’autre que des rêves d’immortalité, de voyages sur Mars ou de vies dans des bunkers construits au 4e sous-sol d’îles colonisées. Autant de rêves de sécession et d’abolition de toute forme de limite qui ne servent finalement qu’à produire de l’outrageusement moyen. À cette poignée d’individus, montrons ce que le commun abrite d’exceptionnel.