Cet immense « livre de compte public » mis à jour en permanence, présent dans de multiples exemplaires et entièrement sécurisé, ouvre alors le champ des possibles dans une société où le contrôle est roi. Alors, la blockchain ne serait-elle qu’une utopie de geeks libertaires, ou un vrai usage d’avenir pour une société en quête de transparence et de confiance ? Récit d’une chaîne qui libère !

Libérés, délivrés ?

À l’origine, vous l’aurez compris, la Blockchain puise ses fondements dans le désir d’échapper à un contrôle central ainsi que dans l’instauration de principes de transparence et de traçabilité : dans ce cadre, facile de réaliser de la surveillance et du contrôle de masse, diront les haters. Pour autant, la technologie va bien au-delà.

Si les pionniers de cette technologie si convoitée pouvaient s’apparenter à des crypto-anarchistes, également appelés cyberpunk, l’écosystème Blockchain aujourd’hui, que l’on parle des États, des start-ups ou des grands groupes, n’a plus rien à voir avec un mouvement anarcho-révolutionnaire. C’est ici que se trouve le paradoxe de la Blockchain, et plus largement des cryptomonnaies : se libérer d’un pouvoir ou d’une autorité (les banques centrales dans le cas des cryptomonnaies) sans pour autant échapper à toute forme de contrôle. Alors, la blockchain : libérés, délivrés ?

Si les geeks libertaires, poussés par les techno-évangélistes voient en la blockchain l’occasion de construire un système d’échange de « pair à pair » sans contrôle central, les banques, assurances et grands groupes du secteur privé y voient avant tout de sérieux avantages en termes de traçabilité ou de sécurisation de transactions.

Il suffit de revenir en arrière, à l’occasion du Salon de l’agriculture, pour se rendre compte que la Blockchain est aussi dans le pré : du côté des jeunes pousses, Connecting Food, surfe sur la vague Blockchain pour proposer une traçabilité totalement transparente des produits de consommation, du terroir jusque dans nos assiettes. De l’autre côté du spectre, Keplerk, jeune fintech prometteuse de la sphère crypto française propose, lui, de démocratiser l’usage du Bitcoin pour tous, grâce à l’achat de tickets dans des commerces de proximité. Enfin, Equisafe fait trembler les murs de la sphère immo et a frappé un grand coup en effectuant la première vente immobilière sur Blockchain en France.

Si l’aspect libérateur de la Blockchain apparaît dans toutes les bouches aujourd’hui, c’est que cette technologie, pourtant complexe à décrypter, est en passe de réaliser le pari de remettre de la confiance et de la transparence dans l’ensemble des transactions du quotidien.

D’une utopie de cyberpunk à la généralisation dans l’ensemble des secteurs d’activité

En 1999, Milton Friedman énonçait déjà ceci : « Ce qui manque actuellement, mais qui fera bientôt son apparition, c’est une e-monnaie en laquelle on ait confiance, un moyen avec lequel par le biais d’internet vous puissiez transférer des fonds de A à B, sans que A ne connaisse B ou B ne connaisse A. »

La Blockchain n’aurait donc rien d’une utopie de milliardaires ni d’un concept geeko-nébuleux, au contraire, soucieuse de libérer les barrières traditionnellement existantes, elle entend ouvrir le champ des possibles dans un large spectre de secteurs d’activités.

Confiance, traçabilité, identité, la Blockchain promet de détrôner les grandes plateformes digitales afin d’installer un système décentralisé où seules la confiance et la transparence règnent. Construire un système de transaction sans frontières ni gestion centrale, c’est donc un mouvement profond de la sphère business et de la société tout entière qui s’amorce. L’ensemble de l’économie est capable de se réorganiser en immense chaîne de block : de la logistique aux services financiers en passant par les transactions réglementaires et médicales, la blockchain fait sa révolution. Là où le monde obscur et décentralisé des cryptomonnaies inquiète et provoque la défiance de certains, la blockchain, elle, fait l’objet de cas d’usages prometteurs et initie le tournant vers une adoption généralisée.

Demain, la blockchain deviendra-t-elle l’infrastructure de confiance de l’ensemble de nos échanges ? C’est en tout cas l’occasion rêvée pour les citoyens du monde, des pays les plus développés aux moins développés, de récupérer l’entière propriété de leurs données grâce à cette technologie unique.

À l’heure où les débats participatifs et autres mouvements de démocratie participative dénoncent le manque de liberté des citoyens et le manque de transparence des États, la Blockchain serait donc une réponse au manque de confiance que les individus mettent dans leur société. De la même manière qu’au cours de l’histoire, les citoyens ont placé leur confiance entre les mains des États, des institutions religieuses ou encore des structures éducatives, la blockchain est-elle capable de réinventer technologiquement la confiance ?

Mon nouveau tiers de confiance c’est toi : bienvenue dans la token economy

Le principe fondateur de la Blockchain et des cryptomonnaies se trouve dans le remplacement du tiers de confiance, historiquement l’État ou l’organe régulateur de n’importe quel secteur économique, par la Blockchain dans le but de libérer et décentraliser les échanges, de toute nature qu’ils soient.

Cette technologie de stockage et de transmission de l’information repose entièrement sur l’initiative d’utilisateurs indépendants, également appelés « mineurs », loin de l’image que le grand public pourrait s’en faire. Explication : ces mineurs, présents à travers le globe, utilisent la puissance de calcul de leurs super ordinateurs pour vérifier et archiver des transactions dans une base de données dématérialisée, à la manière d’un grand registre public. À la place d’une ligne écrite sur une nouvelle page du registre correspond un « bloc », dont l’authenticité doit être validée par le mineur avant qu’il soit entériné et immuable. Lorsque le mineur a établi la fiabilité du bloc, dans le cas d’une transaction financière par exemple, il génère automatiquement un code unique et inviolable qui en scelle à tout jamais le bloc. Un processus tout droit sorti d’un film de science-fiction diront certains : cette manière permet avant tout de rendre quasiment impossible le piratage d’un bloc, à moins d’être en présence d’un super pirate malveillant, jamais connu à ce jour.

Une fois ce tiers de confiance réalisé, vous entrez tout droit dans le monde décentralisé de la blockchain qui libère : le tiers de confiance d’antan est ainsi remplacé par un protocole d’une fiabilité absolue qui permet à quiconque à travers le monde de se faire confiance, sans organe central de contrôle, même si aucune raison ne les poussait à se faire confiance.

Clé de voûte de l’écosystème blockchain libérateur, le concept de token n’a pas fini d’intriguer le commun des mortels. Monnaie programmable, actif numérique, ou encore unité de valeur d’usage, tant de buzz word difficiles à décrypter dans une nouvelle économie numérique ouverte et décentralisée. Ces jetons, d’une valeur supérieure à notre monnaie actuelle, permettent déjà de payer des pizzas, d’acquérir des « bouts de parcelle », de parier sur la prochaine victoire du classico OM-PSG ou encore de récompenser l’implication de membres de club de sport. Une logique que les crypto-penseurs s’empêchent de pousser à son paroxysme en tentant d’imaginer notre économie à la manière d’un immense système d’échange local.

Avant de résolument basculer dans ce nouveau monde, de quelle page de l’humanité s’est emparée la bulle blockchain ?

Crypto-sapiens : une nouvelle page de l’humanité ?

La blockchain et les actifs numériques comme la cryptomonnaie amèneraient ainsi à ouvrir une nouvelle page de l’humanité. À la manière d’Homo Sapiens et Homo Deus, Crypto Sapiens serait-il la prochaine version de notre humanité ?

La technologie blockchain, par les promesses et les risques qu’elle fait apparaître, des smart contract au Bitcoin, nous impose avant tout de redéfinir la place de l’humain dans le monde contemporain, et d’en intégrer sa nécessaire transformation : là où l’on croyait évoluer dans la sphère contingente de l’incertitude, elle ouvre la voie à l’inéluctable, le nécessaire, l’automatique pour renouer avec la confiance. Elle introduit le secret à l’endroit même où l’on pensait le pouvoir de surveillance étatique tout puissant, elle génère, par la puissance du code, des règles en dehors du droit, au moment où se jouent des marqueurs forts de la destitution humaine face à la maîtrise de son destin. Enfin, cette nouvelle version de l’humanité se voit pensée à nouveaux frais, en de nouveaux termes et selon de nouveaux concepts.

La question philosophique qui sous-tend l’introduction de cette technologie n’a donc rien d’anodin : si la chaîne de bloc semble à première vue horizontale, communicationnelle, sans aspérité, transparente, le bloc, lui, demeure vertical, fixe, permanent. C’est ici que réside tout le paradoxe de la Blockchain, le même que l’on observe dans les interactions humaines au sein des organisations : quel équilibre trouver entre le vertical et l’horizontal pour parvenir à un mode de fonctionnement équilibré ?

Fondée sur une philosophie anarchiste de libération, comment pouvons-nous envisager l’adoption globale de la blockchain dans notre société postmoderne où les concepts de flux, de mouvement sont roi ? Peut-être que l’ère crypto-sapiens trouve ses fondements dans cette révolution fondamentale où l’identité et la stabilité ne demeurent plus entre les mains des individus, mais bien dans celles des calculs, des opérations procédurales et des coïncidences statistiques. Récit d’un nouveau monde où règne l’anonymat.

To the moon and back

Que l’on parle de traçabilité des biens de consommation, des échanges financiers, d’authentification d’actes procéduriers, ou encore de propriété intellectuelle et d’identité, le défi de la Blockchain consiste à renouveler les conditions de la confiance afin de libérer le vaste gisement de matière grise qui sommeille en nous.

Levier de stimulation de la créativité, et garant d’un nouveau socle de confiance, la Blockchain nous permet d’envisager les plus grandes révolutions à ce jour jamais connues encore. Qui aurait pensé bancariser les pays sous-développés grâce à la Blockchain ou permettre la transformation numérique de pays africains, constituant un formidable levier d’innovation pour la prochaine révolution numérique de l’autre partie du globe ?

Pour Primavera De Filippi, « la Blockchain est une technologie disruptive qui risque de remettre en cause la légitimité des intermédiaires, et possède en même temps énormément de potentiel pour améliorer leurs services. » À la manière de Retour vers le futur, la Blockchain nous permet, en portant un regard ouvert sur la société qu’ont construite nos aïeux, d’imaginer le futur permis par un socle technologique prometteur.

Ce que la Blockchain a à nous offrir ne réside pas seulement dans son pouvoir libérateur et dans ses spécificités, mais bien au-delà, dans la version augmentée d’elle-même : couplée à l’Intelligence Artificielle, à la 5 G, à l’IoT, comment parviendra-t-elle a ouvrir le champ des possibles ?

La Blockchain est aujourd’hui encore loin de sa maturité, en témoigne la Hype que ressortent tous les crypto-penseurs et autres afficionados de la nouvelle technologie : si le monde entier s’est mis à rêver d’un nouveau monde en 2017 au moment de l’explosion du Bitcoin, l’heure est à la consolidation et la construction d’infrastructures solides et d’un écosystème prometteur pour imaginer les applications à venir dans les 5 ans. La Blockchain, par le nouveau modèle de société qu’elle offre, a fait s’affoler les marchés, lever des fonds ou ICO (Initial Coin Offering) à travers le monde. Mais aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que le meilleur reste à venir, à quiconque croit à l’émergence d’un web 3.0 décentralisé.

To the moon and back…

Karen Jouve
Karen Jouve
Plume citoyenne
Passionnée par les nouvelles technologies et l'innovation, je m'intéresse au développement de l'Intelligence Artificielle, du Big Data, de la Blockchain et des technologies de rupture tout en ayant l'intime conviction que l'humain a une grande part à jouer dans l'ensemble de ces transformations.