Solenne Bocquillon-Le Goaziou : « Interdire les réseaux sociaux ne suffira pas : le scandale des inégalités numériques »

Le 26 janvier dernier, l’Assemblée nationale votait l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Cette mesure protectrice est un premier pas pour une prise de conscience collective. Mais sans investissement massif dans l’éducation numérique, elle risque de protéger uniquement les enfants des familles privilégiées tout en abandonnant les autres. Une chronique de Solenne Bocquillon-Le Goaziou.
Une urgence sanitaire indéniable
Les chiffres justifient cette interdiction : un jeune sur quatre souffre de dépression, 83 % vivent une fatigue persistante, 31 % ont déjà eu des pensées suicidaires. Un·e mineur·e sur quatre présente un usage du smartphone assimilable à une dépendance.
La désinformation gangrène leur rapport au réel : 33 % pensent que la science apporte plus de mal que de bien contre 6 % en 1972. Un jeune sur trois adhère à au moins une théorie complotiste. Même si beaucoup d’études se contredisent quant au rôle direct des réseaux sociaux sur les chiffres de la santé mentale, pour beaucoup, face à cette catastrophe sanitaire et cognitive, l’interdiction était indispensable.
Aujourd’hui, 74 % des parents la soutiennent, mais 85 % pensent qu’elle sera contournable. Ce paradoxe révèle le vrai problème : nous manquons cruellement de moyens pour accompagner nos enfants dans le monde numérique.
Le scandale invisible : les inégalités éducatives
Voici le cœur du problème que personne ne veut regarder : les enfants les plus exposés aux contenus toxiques sont souvent issus des milieux défavorisés. Pendant que certains parents enseignent à décoder les algorithmes et les fake news, d’autres n’ont ni le temps, ni les ressources, ni les connaissances pour le faire.
Seuls 23 % des parents utilisent un contrôle parental. Les nouveaux outils des plateformes ? Seules les familles informées sauront les utiliser. Cette loi, aussi nécessaire soit-elle, risque donc de créer une protection à deux vitesses : des jeunes protégés ET éduqués d’un côté, des jeunes abandonnés qui contourneront l’interdiction sans aucun filet de sécurité de l’autre.
L'éducation numérique, grande absente
52 % des parents affirment parler des bonnes pratiques numériques avec leurs enfants, mais seulement 39 % des enfants confirment. Nous croyons dialoguer, mais nous ne savons pas comment leur parler.
Connaissez-vous les YouTubeur·euses préféré·es de vos enfants ? Leurs comptes Instagram ? Si votre enfant passe quatre heures par jour en ligne, ses influenceur·euses ont plus d’impact que ses professeur·es. 31 % des jeunes se tournent vers les réseaux sociaux pour s’informer sur leur santé mentale avant l’école (20 %) et les médecins (19 %). Nous avons abandonné l’éducation à TikTok et Instagram.
L'urgence : un plan d'envergure nationale
Cette loi doit être le point de départ, pas le point d’arrivée. Nous avons besoin d’une formation massive à l’esprit critique, au décryptage des algorithmes, à la vérification des informations. Pas des cours théoriques, mais des compétences concrètes, enseignées dès le primaire. Cette éducation doit impliquer tous les parents, pas seulement les plus informés. Elle doit former massivement les enseignants. Elle doit être financée à la hauteur de l’enjeu.
Le vrai problème n’est pas l’interdiction ou non des réseaux sociaux. C’est l’absence d’investissement massif pour que tous les enfants, quel que soit leur milieu, sachent naviguer de manière éclairée dans le monde numérique. Sans cela, nous créerons simplement une protection de luxe pour les familles informées, tout en abandonnant les autres. Et c’est cela qui serait inacceptable.





