« Nous avons tendance à nous méfier de l’idée d’habituer les lecteurs à trouver notre journalisme ailleurs. » Dès 2019, Mark Thompson, le directeur général du New York Times, fait part de sa défiance des kiosques numériques dans une interview accordée à l’agence de presse américaine Reuters. Un an plus tard, son journal se retire d’Apple News, l’agrégateur de d’articles de la marque à la pomme.

Dans un article, le vénérable journal quotidien new-yorkais explique que ce divorce à l’amiable s’est en partie basé sur la politique commerciale agressive d’Apple, qui prend 30% sur tous les abonnements souscrits via son service. L’an dernier, la firme californienne est venue ajouter une offre Premium à son kiosque : Apple News +. Là aussi, elle se taille la part du lion. Apple capte la moitié de ces revenus et les médias l’autre moitié. Face à ces pratiques, le retrait du New York Times pose question : les kiosques numériques ne sont-ils pas une fausse bonne idée pour une presse inlassablement en crise ?

« Est-ce qu’il va se passer pour la presse ce qu’il s’est passé pour la musique et les séries ? »


En 2016, Altice France lance SFR Presse, son propre kiosque numérique regroupant Libération, L’Express ou encore 01net. Le groupe télécom de Patrick Drahi nourrit alors de grandes ambitions pour cet agrégateur qui réunit ses titres de presse. « L’interrogation de base derrière le lancement de ce service c’est : est-ce qu’il va se passer pour la presse ce qu’il s’est passé pour la musique et les séries ? », explique Clément Delpirou, à la tête des activités presse d’Altice Médias jusqu’en juin 2020.

Le numérique modifie les habitudes de consommation des services et la presse tente logiquement de trouver la recette miracle pour s’y adapter. Suffit-il de créer un « Netflix des médias » ? Comme SFR Presse, Apple News +, E-Press, Pressmium et Cafeyn ont tenté d’endosser ce rôle et propose des centaines de titres contre un abonnement principalement situé généralement autour de 10 euros. Mais pour Jérémy Felkowski, co-fondateur de la revue indépendante Le Zéphyr présente sur Pressmium, toutes ces plateformes n’ont pas le même rapport avec les médias sur leur kiosque : « Certains, comme c’est le cas avec SFR Presse par exemple, brades des offres fondues dans un grand tout pour étoffer leurs services. C’est un véritable scandale ! Dans l’autre sens, des gens comme Pressmium travaillent en bonne intelligence avec les éditeurs pour une valorisation juste et une mise en avant des titres. »

À l’heure du bilan, force est de constater que l’engouement des contenus journalistiques n’est pas le même que pour les contenus musicaux et cinématographiques. Les « Netflix des médias » ont beau se multiplier, ils n’ont pas, encore, la réussite escomptée. En juillet dernier, SFR Presse s’est même fait avaler par Cafeyn, son concurrent, qui propose Chut ! en version numérique. « Après quelques années, même si les kiosques ont trouvé leur place, il n’y a pas eu un phénomène de déferlement à ce stade, comme ça a pu l’être pour la musique », résume Clément Delpirou.

Un lecteur de cette catégorie va vouloir donner son argent à son titre de cœur parce que ce n’est pas pareil que de le donner à Google ou à son opérateur mobile.

Clément Delpirou, ancien directeur des activités presse d'Altice Médias

Netflix en trompe-l’œil

En fait, leur modèle est très différent du service de streaming américain :« Netflix finance la production de contenus, nuance Patrick André, ancien directeur des messageries lyonnaises de presse, une coopérative de diffusion de presse magazine. Est-ce que les kiosques en subventionnent ou créent ? Non. Et puis, sur Netflix, vous avez des films et des séries qui peuvent avoir des dizaines d’années. Le lecteur du Monde veut-il retrouver le journal d’il y a 23 ans, lui ? Je ne pense pas. » En terme technique, Clément Delpirou rappelle que c’est également deux mondes : « Un fichier son de la dernière chanson d’Ariana Grande, c’est le même dans le monde entier. La complexité technique est très faible, là où, pour le coup, dans l’expérience de presse on va perdre la qualité de la titraille, la tipo, la mise en page, tout un tas de chose qui ont du sens. L’article du Monde par rapport à celui de Libé aura la même tête. »

Si les habitudes de consommation changent avec le numérique, la presse est un service un peu à part auquel il n’est pas si simple d’appliquer la réussite des uns et des autres. Objectivement alléchantes d’un point de vue financier, les offres des kiosques numériques n’ont pas connu un succès éléphantesque car elles se heurtent à un problème : l’éditorialisation. « Le marché de la presse est hétérogène. Il y a des trimestrielles, des quotidiens, des hebdomadaires… Cette hétérogénéité tombe dans le même modèle, alors que certaines publications nécessitent une lecture lente, d’autres répondent à un besoin d’information immédiat. Et quand on achète un journal, on adhère souvent à son positionnement, à ses opinions. Si vous achetez des paquets de titres pour pas grand-chose, il y n’y a plus de valeur de la marque presse. »

C'est de la dévalorisation et de la réduction du journalisme à l'état de simple cadeau offert dans une boite de lessive.

Jérémy Felkowski, fondateur du Zéphyr Magazine

Un bilan peu reluisant

Après plusieurs années à la tête de SFR Presse, Clément Delpirou estime que ces offres n’intéressent finalement qu’un type de lecteurs en particulier : ceux qui souhaitent comparer une information vue par différents médias. Ils ont alors tout intérêt à s’abonner aux kiosques, proposant un tarif imbattable. Mais une partie, majoritaire selon lui, possède un attachement politique ou émotionnel avec un titre. « Un lecteur de cette catégorie va vouloir donner son argent à son titre de cœur parce que ce n’est pas pareil que de le donner à Google ou à son opérateur mobile. » D’autant que les lecteurs et lectrices s’abonnant directement à leur journal préféré plutôt qu’en passant un kiosque numérique obtiennent certains avantages, comme un accès à des podcasts pour abonnés et différentes newsletter qui leur sont également réservés.

Ces liens entre opérateurs mobiles et agrégateurs reviennent d’ailleurs souvent dans les critiques adressées à ces offres pléthoriques de journaux. Quelques services de télécommunications français adossent à leurs forfaits… des abonnements médias offerts ou à moindres frais. Est-ce que cette tendance a desservi la presse ? « Beaucoup moins que le fait que toute la presse mondiale est ouverte à 100% ses article en pensant capter de la pub en ligne dans les années 2000. Et puis, l’échec de différents kiosques n’empêche pas que si vous demandez aux patrons de presse, ils vous répondront qu’ils étaient bien contents de récupérer un peu d’argent dans une situation compliqué », répond Clément Delpirou.

De son côté, Jérémy Felkowski, émet davantage de doutes : « Certains se servent de titres qui appartiennent, de facto, à leur groupe pour étoffer artificiellement des offres d’abonnements indirects. Il y a des inclusions qui sont absolument désastreuses pour les médias parce qu’elles nient la valeur réelle d’un article, d’une mise en page ou d’une production papier. C’est de la dévalorisation et de la réduction du journalisme à l’état de simple cadeau offert dans une boite de lessive. »

Vincent Bresson
Vincent Bresson
Journaliste
Boomer en devenir, Vincent est un journaliste indépendant traînant sa plume auprès de différentes rédactions. Passionné par les communautés marginales et les mèmes bien sentis, il aime particulièrement écrire sur les usages des nouvelles technologies.