Faire classe sans être en classe. Une situation totalement inédite. Un défi pour les enseignants. Mi-mars, ils ont été contraints d’assurer la « continuité pédagogique » annoncée par leur ministre en se passant de la relation pédagogique qu’ils entretiennent habituellement avec leurs élèves et des interactions entre pairs. L’enjeu ? Mettre leurs élèves au travail à distance, malgré la fermeture des écoles. ENT (Espace numérique de travail), classes virtuelles, chats, Padlet, blog, vidéos, documents PDF interactifs, les outils numériques se sont retrouvés au cœur des moyens à leur disposition pour y parvenir. Quel que soit le niveau de départ de chacun en la matière, ce sont non seulement des élèves, mais toute une profession qui est montée rapidement en compétences. Depuis dix semaines, des enseignants ont pu mesurer en quoi des outils numériques peuvent renforcer l’engagement dans les activités, la motivation, l’accompagnement des élèves ou encore offrir de nouveaux espaces pour travailler en groupe, par exemple. Bien conscients qu’aucun outil numérique ne saurait se substituer à l’enseignement en classe, nombreux sont désormais ceux qui ne comptent plus se priver d’outils numériques susceptibles de servir leurs objectifs et leurs pratiques de classe « déconfinée ».

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La classe virtuelle du Cned pour l’aide aux devoirs

Ainsi, quand les collèges ouvriront à nouveau leurs portes, la classe virtuelle du Cned pourrait, par exemple, être utilisée pour proposer de l’aide aux devoirs aux élèves. C’est Joan Riguet, professeure de mathématiques, qui souffle cette idée. « Au début du confinement, je faisais des classes virtuelles assez classiques, comme un cours, et puis un élève m’a demandé de l’aide. J’ai alors réalisé que la classe virtuelle serait vraiment sympa pour l’aide aux devoirs. Je n’y avais jamais pensé avant », confie-t-elle. L’enseignante souhaiterait proposer cet accompagnement à distance une ou plusieurs fois par semaine. Dans les Deux-Sèvres (79), où elle enseigne, des élèves qui prennent les transports scolaires à 17 heures ne peuvent pas rester à l’aide aux devoirs proposée de 17 à 18 h. « Avec l’aide aux devoirs en classe virtuelle, l’élève peut rentrer chez lui, se connecter entre 18 et 19 heures, par exemple, poser sa question, et rester uniquement le temps qu’il faut pour qu’il soit guidé », résume-t-elle. Cette formule, souple, pourrait bien faire boule de neige.

Travailler en groupe dans un monde virtuel… sur Framevr

Pas très emballée par la classe virtuelle du Cned — « à cause des incursions de trolls venant perturber les séances » — Régine Ballonad-Berthois a décidé de créer une classe virtuelle en 3D sur Framevr. Parmi les modèles de monde virtuels proposés, cette professeure d’anglais au collège Léonard-de-Vinci à Saint-Brieuc (22) a choisi un modèle de grand bureau, pour le regroupement, et de petits bureaux permettant à ses élèves de 4e d’aller faire des activités en groupes. « Les élèves sont représentés par des capsules et lorsque l’un d’eux se rapproche d’autres capsules, il entend plus nettement le son des élèves les plus proches de la sienne », détaille-t-elle. L’enseignante leur a notamment proposé de reconstituer un dialogue à partir d’un passage d’un chapitre de livre en anglais.

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Une fois qu’elle aura repris une activité d’enseignement dans des conditions « normales », Régine Ballonad-Berthois prévoit de faire de cet espace « un lieu d’entraînement, un endroit qui permet de se retrouver pour parler anglais en interagissant entre pairs et réaliser des devoirs en groupes ». Dans ce monde virtuel, l’enseignante peut également installer un pad collaboratif, sorte de tableau virtuel sur lequel chacun peut écrire. Il lui permet de suivre le déroulement de l’activité et de conserver une trace des productions des élèves. L’enseignante espère qu’il sera également possible d’enregistrer le son de la session dans un futur proche.

Des enregistrements audio pour préparer l’oral de français… sur Vocaroo

Le numérique offre en effet l’opportunité de faire travailler l’oral en dehors du temps de parole individuel très limité en classe. Françoise Cahen propose d’ailleurs à ses élèves de première d’enregistrer des commentaires linéaires des textes au programme de l’épreuve orale du bac, depuis la fermeture du lycée Maximilien-Perret d’Alfortville (94), où elle enseigne les lettres. Ils utilisent Vocaroo, site qui permet à chacun crée son fichier audio et d’en partager le lien avec l’enseignante. « Quand ils se réécoutent, ils se rendent très bien compte des moments où ils ne sont pas très expressifs, voire ennuyeux. C’est très formateur pour eux », assure-t-elle. Les élèves qui le souhaitent mutualisent leur travail sur un Padlet collaboratif, du nom de l’application en ligne permettant de créer un mur virtuel où peuvent être regroupés des sons, des images, des vidéos, des liens et des textes, sous forme de vignettes. Autant de ressources que cette professeure de lettres compte bien intégrer à sa pratique de classe déconfinée.

Le chat sur Discord, la revanche des timides… Et des gamers

Autre outil numérique dont les vertus ignorées ont pu se révéler ces dernières semaines : le chat. Une véritable opportunité d’expression des plus timides, observée par de nombreux enseignants, dont Françoise Cahen. « En classe virtuelle, pouvoir commenter par écrit a permis à des élèves que je n’entendais jamais en classe — ce sont toujours les mêmes qui parlent — de s’exprimer spontanément sur des textes et de mettre des mots sur l’émotion qu’ils leur procurent », explique cette professeure de lettres. Selon elle, l’utilisation de la plateforme Discord, familière des gamers, n’est pas étrangère à l’engagement soudain dans l’activité de garçons généralement muets en classe. « Ils sont sûrement plus à l’aise pour s’exprimer par écrit, via un outil de leur quotidien, qu’à l’oral, devant toute la classe », énonce-t-elle. De retour au lycée, l’enseignante compte bien se saisir de ces observations. Elle envisage, par exemple, de mettre en place des échanges par chat, en salle informatique, afin d’amorcer différemment le travail d’interprétation et de découverte d’un texte. « Donner ainsi à chacun l’occasion de s’exprimer plus librement par chat ne se substituerait évidemment pas à l’oral, mais pourrait débloquer des choses », espère-t-elle.

Isabelle Maradan
Isabelle Maradan
Journaliste numérique
Tropisme pour les connexions entre êtres humains qui font bouger les lignes - pas que de codes - et combattent les inégalités, les divisions et les fractures - pas que numériques - avec ou sans 4G.