« Quatre élèves sur 26 sont dans un confort numérique absolu. À côté de ces rares élèves qui ont tout, Smartphone, tablette, ordinateur, webcam et connexion de qualité, les autres se trouvent dans des situations parfois très compliquées », résume Ben Aïda, professeur des écoles en CM1-CM2. Certaines familles où vivent les élèves de son école — située dans un quartier prioritaire de la ville de Carcassonne (Aude), en réseau d’éducation prioritaire — n’ont qu’un seul smartphone à partager entre parents et enfants. L’enseignant veille donc à écrire en gros caractères et en colonne, histoire de faciliter la lecture sur petit écran. Aux parents qui ne peuvent pas télécharger des documents au format pdf, il envoie des photos du travail.

Le prof » assure la hotline

Habitué à exercer un métier polyvalent — « quand on prof, on est un peu assistante sociale et infirmière » — Ben Aïda vient d’ajouter une nouvelle corde à son arc. « J’ai aidé une élève de CM1 qui travaillait jusqu’à lors avec un seul smartphone pour son frère et elle, à remettre en service un vieil ordinateur. Elle a fait des photos des prises et des câbles et je lui ai expliqué comment faire les bons branchements à distance, y compris sur la box », détaille-t-il. Auto formé à l’informatique au fur et à mesure que les outils numériques ont débarqué dans sa vie d’adulte, ce quinquagénaire a également guidé des élèves pour qu’ils se créent une adresse mail quand ils n’en avaient pas. Selon lui, « les enfants peuvent devenir des vecteurs de formation et même personnes-ressources pour leurs parents dans le domaine numérique ».

Internet ne passe pas crème en zone blanche

Les problèmes de connexion, c’est l’autre point noir de la « continuité pédagogique ». « Passés les premiers jours de confinement, certains élèves, dont le forfait 4G n’était pas illimité, se sont trouvés coincés », relate Ben Aïda. Coincé, l’enseignant l’est également, « dans une zone quasi blanche, avec une connexion internet qui coupe tout le temps ». Même si ses élèves étaient tous hyper bien connectés et équipés, il ne pourrait pas faire de classes virtuelles. « Je ne peux même pas utiliser l’ENT (espace numérique de travail). Juste envoyer des mails avec du travail en pièces jointes », précise-t-il. Pour éviter de mettre les élèves et leurs familles en difficulté, l’enseignant a donc fait en sorte de « mobiliser le moins de compétences numériques possible ».

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En zone rurale, David Labarthe, directeur d’école à Truchtersheim (Bas-Rhin) s’est d’abord lancé dans une continuité pédagogique 100 % numérique à destination de ses élèves de grande section de maternelle. Le professeur d’école faisait passer ses consignes par mail et publiait des activités et des liens sur son blog, créé en urgence à l’occasion du confinement. Rapidement, il s’est inspiré de la pratique d’une de ses collègues, qui fournissait des photocopies des activités aux parents lors d’une permanence hebdomadaire à l’école. D’abord destinée à assurer la continuité pédagogique avec les élèves qui ne pouvaient pas travailler en ligne, elle a finalement connu un plus large succès. Les deux tiers des parents d’élèves de sa classe sont venus récupérer des fiches d’activités autour des nombres, des syllabes et des mots… « Le travail sur photocopie rassure les parents qui peuvent mieux accompagner leur enfant sur papier que sur écran », commente l’enseignant.

La Poste au secours de la fracture numérique

Dans le 20e arrondissement de Paris aussi, des enseignants de l’école de la rue Le Vau ont préparé des enveloppes avec du travail sur fiche pour leurs élèves. « Les parents ont pu venir les retirer dans l’école du quartier restée ouverte pour accueillir les enfants de soignants pendant le confinement », précise Nathalie Agogué, directrice de cette école située dans un réseau d’éducation prioritaire. Après les vacances parisiennes de printemps, cette méthode a parfois été remplacée par l’envoi du travail par la Poste, avec laquelle le ministère de l’Éducation nationale a signé un accord. Via la directrice, les enseignants envoient sur un site dédié des pages avec le travail en format pdf. La Poste imprime et envoie le tout à l’adresse postale de l’enfant, avec une lettre explicative. « C’est arrivé tardivement, mais quelques d’enseignants s’en sont emparés pour toucher en priorité des enfants dont ils n’avaient pas de nouvelles. Pour les autres, ils s’étaient déjà organisés autrement », précise la directrice. 45 tablettes de l’école avaient été distribuées aux enfants qui en avaient besoin, dès les premiers jours du confinement. « Même s’il y a une misère de matériel dans certaines familles, l’utilisation de l’espace numérique de travail, qui avait été lancée il y a deux ans dans l’école, a favorisé la mise en ligne du travail à distance. Et nous avons pu fournir les codes aux familles qui les avaient perdus », commente la directrice.

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Dans le nord de l’Ardèche, Jean-Louis Baudier, qui dirige le lycée professionnel privé sous contrat Marc-Seguin, à Annonay, s’est réjoui de la mise en place de cet accord avec La Poste. Le chef d’établissement a pris en compte la question de la fracture numérique dès le début du confinement, en prêtant les ordinateurs du lycée à une petite vingtaine d’élèves non équipés. Mais le problème des lycéens non ou mal connectés restait entier avant la mise en place de ce dispositif de courrier.

Du travail « caché » sur l’ENT

Même correctement équipés et connectés, les élèves ont pu rencontrer des difficultés pendant cette période inédite. Collégienne, en quatrième, « normalement à l’aise avec le numérique », Juliette a mis quelque temps à bien se repérer entre les différents outils utilisés par ses professeurs : mails, classe virtuelle, ENT… Au début du confinement, la jeune femme s’est rendu compte qu’elle n’avait pas trouvé toute une partie du travail à faire, faute d’avoir cliqué sur chaque matière de l’emploi du temps sur l’ENT. Les vacances scolaires lui ont permis de tout rattraper avant la reprise.

Isabelle Maradan
Isabelle Maradan
Journaliste numérique
Tropisme pour les connexions entre êtres humains qui font bouger les lignes - pas que de codes - et combattent les inégalités, les divisions et les fractures - pas que numériques - avec ou sans 4G.