Le numérique, meilleur ennemi de la démocratie participative ?

20 % d’absentéisme aux dernières élections présidentielles et plus de 50 % aux élections législatives. Beaucoup se sentent désengagés, voire impuissants, face aux débats politiques. L’engagement citoyen et politique ne connaît pas ses plus belles années de gloire.

À l’inverse, la mobilisation virtuelle connaît une progression grandissante, car elle apporte une solution pratique, accessible et efficace. Puisqu’internet met les informations à portée du plus grand nombre, il encourage de manière logique l’engagement des masses à débattre, se concerter et exprimer leur opposition, des piliers essentiels à notre démocratie.

La mobilisation virtuelle implique directement les citoyens, au moment où ils choisissent d’accueillir l’information diffusée sur les réseaux sociaux par exemple ou autre plateforme de citoyennitude, permettant d’agir au moment opportun. Elle ne nécessite ni déplacement ni consultation d’un programme en vue d’une élection, prend le système de court et se glisse dans les poches, dans les sacs à dos, pour atterrir sur le bureau du plus grand nombre. Il n’a jamais été aussi facile de s’engager auprès d’un mouvement, de participer au débat collectif ou simplement de soutenir une cause en versant quelques deniers. Cette mobilisation qui se fait exclusivement en ligne aurait l’avantage de donner une image plus représentative de l’opinion sur les différents terrains. Enfin, en théorie…

Les réseaux sociaux suffisent-ils à se considérer activiste ?

Entre alors en scène le clictivisme ou slacktivisme, aussi appelé l’engagement paresseux ou fauteuil révolutionnaire. Ceux qui le pratiquent agissent du fond de leur canapé, clamant haut et fort leur soutien sur Facebook ou Twitter, via un hashtag bien calibré, sans pour autant engager de grands moyens dans la réalité physique. Pour certains, c’est là l’occasion de se défaire d’une culpabilité ressentie face aux inégalités, ou encore d’un sentiment d’impuissance. Pour ceux directement impliqués dans l’action, les réseaux sociaux permettent aussi de rétablir la vérité en montrant des images et vidéos non relayées par certains médias, la transparence avant tout.

Apposer un like ou relayer un post dénonciateur suffit à certains, tandis que d’autres s’emparent des réseaux sociaux pour fédérer et rassembler autour de leurs actions physiques. Grâce au numérique, elles prennent leur envol et gagnent en impact dans la vraie vie. Il suffit de voir comment les jeunes de la Grève pour le climat s’organisent sur Discorde.

Même si l’important est de s’engager et que l’activiste virtuel donne tout de même un certain poids aux engagements, il ne faut pas perdre de vue ses limites.

N’oublions pas que le fonctionnement des réseaux sociaux est à double tranchant. On l’a vu dans plusieurs cas en France, notamment dans le contexte de l’essor du mouvement des gilets jaunes, les algorithmes amplifient les actions en ligne auprès de leurs auteurs qui ont l’impression de vivre dans un monde virtuel centré autour de leurs actions. En cause, les bulles de filtres. En effet, l’algorithme nourrit notre fil d’actualités de contenus qui ressemblent à ceux auxquelles nous réagissons au jour le jour. Il est donc facile de s’enfermer dans un clictivisme extrême, sans discerner les fake news du vrai, nous rendant ainsi incapables de prendre la mesure du réel impact de nos revendications.

Anatomie de la démocratie participative en ligne

Le modèle de la pétition

Depuis 2012, année du lancement de la plateforme Change.org en France, Sarah Durieux, directrice France de la plateforme, note une montée en puissance par palier : il a d’abord fallu que des activistes particulièrement engagés s’emparent de l’outil et que la symbolique du clic de soutien à une pétition entre dans les habitudes de personnes pas forcément engagées dans un militantisme quotidien. Sur la plateforme, des campagnes en tout genre défilent, d’un appel à soutenir Enzo atteint d’un trouble du langage pour lui trouver une place dans un collègue dans la Manche (1 162 signatures – l’enfant a trouvé une place) à mettre fin au gaspillage alimentaire en Europe (plus de 1 500 000 signatures). On y lit des témoignages et prises de paroles ciblées. L’engagement s’individualise et touche au cœur de ceux qui sont concernés, même s’ils sont géographiquement isolés. Puis, on fait son marché en fonction de ses valeurs et de ses engagements.

La pétition la plus réussie de cette année serait celle de Priscillia Ludosky (plus de 1 254 790 signatures) dénonçant la hausse du carburant à la pompe et plus récemment une autre pour dire Stop aux violences policières (plus de 1 254 780 signatures) qui ont accompagné le mouvement des Gilets jaunes. Même si elles restent dans le domaine du virtuel, ces pétitions accompagnent un réel soulèvement physique citoyen.

Lors de son passage sur France Culture cet été, Sarah Durieux soutient l’idée qu’il existe une complémentarité entre mobilisation virtuelle et engagement physique. Élargir le champ d’action permet selon elle à un plus grand nombre de participer à la construction de notre société et donc d’étendre la démocratie à plusieurs sphères. Pour la plateforme, une dizaine de pétitions par semaine sont considérées comme « victorieuses ».

 

Les cagnottes en ligne

On les connaît surtout pour offrir un cadeau d’anniversaire à plusieurs ou soutenir un projet entrepreneurial, mais les cagnottes montent depuis quelques années en force sur des thématiques plus engagées, comme aider à payer les frais de santé d’une personne malade ou participer à la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame.

On comptabilise 532 238 signatures sur la pétition pour libérer l’activiste et capitaine du Sea Watch Carola Rackete qui avait décidé d’accoster son navire sur la côte italienne bravant l’opposition du pays. Une cagnotte de 43 000 euros a également été amassée en son honneur, tout cela grâce à la puissance du numérique. Pourtant, elle ne fait pas l’unanimité. Il suffit de lire les commentaires juste en dessous de la pétition. Elle sert toutefois à structurer le propos tout en donnant la voix à des opinions divergentes qui contribuent au débat.

Aujourd’hui, on peut aussi choisir de soutenir des artistes et des créateurs de contenus en leur donnant une somme tous les mois sur des plateformes comme Patreon et Tipeee, un geste pour allier consommation et engagement.

Selon Sarah Durieux, cet engouement pour les cagnottes fait suite aux déceptions vécues avec les grandes organisations qui n’ont pas exercé suffisamment de transparence sur la destination des dons. Finalement, les citoyens se mobilisent en masse pour financer des actions spécifiques qui les touchent particulièrement et sur lesquels ils sentent qu’ils ont un droit de regard suffisant. Par conséquent, il y a plus de sens pour ces contributeurs à donner de l’argent dans l’alignement d’un engagement où ils sentent qu’il y aura comme un retour sur investissement dans l’équation à leurs valeurs.

Vous souhaitez participer à la démocratie participative ?

Comment aller au-delà du clictivisme et vous armer du numérique pour réellement changer la donne ? Nous proposons ici quelques pistes qui allient numérique et vraie vie, afin de donner plus d’enracinement à son engagement.

Avoir l’ambition de vouloir changer le monde de manière concrète. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser que les catastrophes climatiques et le réchauffement de la planète n’arrivent pas qu’aux autres. Sur ce point, nous pouvons signer des pétitions, les partager sur Twitter, mais aussi choisir de manger moins de viande et prendre nos prochaines vacances sans avion, par exemple.

Exiger de l’information transparente. Exercer un œil inquisiteur sur les médias, ne pas se faire avoir par les fake news, vérifier ses sources, réellement lire les articles avant de les repartager, c’est du boulot !
L’application Le Vote permet de voter en ligne en inscrivant les votes dans une blockchain. L’E-vote est alors sécurisé et transparent, à l’échelle de la société ou des collectivités ou encore dans le cadre d’une organisation privée.

Se rendre compte que nos actions ont un réel poids. Consommer de manière plus consciente des enjeux, lutter contre les mécanismes de la machine capitaliste lancée à toute allure. Le virtuel, c’est bien, mais allié au réel, il devient d’autant plus puissant !

S’inspirer des figures de proue, même si elles restent humaines et imparfaites. Écouter les change makers et activistes. Nous pouvons par exemple choisir une communauté au sein de laquelle nous nous sentons entendus, en symbiose et donc plus forts ensemble.

Regarder près de chez soi, notre communauté locale peut avoir besoin de notre avis. C’est l’idée du budget participatif, pour que les citoyens puissent décider ensemble comment dépenser une portion du budget de leur collectivité territoriale, notamment concernant l’investissement.

 

Dans une société qui reste pyramidale malgré tous ses progrès numériques, la démocratie participative revient à faire circuler des informations venues d’en bas, du terrain, vers le haut, du côté des décideurs. S’affirmer, s’émanciper et se donner le pouvoir d’agir en ligne, c’est bien. Traduire ses engagements virtuels dans la vraie vie, c’est encore mieux. Alors finalement, l’opinion en ligne pèse-t-elle autant que dans la vraie vie ? Venez écouter ce qu’en pensent les experts et en débattre avec eux !

 

Infos pratiques

  • Quoi ? « Du like à l’action » une conférence pour explorer la démocratie participative
  • Qui ? Avec Caroline Corbal, Julien Vidal et François Saltiel
  • Quand ? Mardi 19 novembre à 19 h (2 h)
  • Où ? MAIF Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris.
  • Comment ? Sur inscription et présentation du billet à l’entrée

 

Les intervenants

Caroline Corbal, fondatrice de Code for France, DemocracyOS France et Open Heroines soutient que le numérique peut améliorer le fonctionnement démocratique et milite pour une utilisation des outils numériques éclairée. L’idée ? Mieux se prémunir contre les manipulations que l’on a pu observer dernièrement sur les réseaux sociaux.

Julien Vidal, auteur de ‘Ca commence par moi’, s’intéresse à la dimension économique du numérique et les intérêts qui le régissent. Crise climatique et crise sociale, des mouvements naissent sur internet pour se concrétiser en action dans la vraie vie. Certes, le numérique est fédérateur, rassembleur, mais quelles sont ses limites au niveau économique ?

François Saltiel, chroniqueur sur le plateau de 28’ sur Arte, a retracé la folle ascension du mot dièse. Au travers de son ouvrage Le vendeur de thé qui changea le monde avec un hashtag, il décrypte le pouvoir de cri de ralliement, une arme dans notre société hyper connectée, un signe de militantisme moderne.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.