Pour cette 6e édition de VivaTech, le parc des expositions de la Porte de Versailles, à Paris, ressemble à s’y méprendre à un gigantesque duty-free. Les habituels shampoings, cartouches de cigarettes et autres tours Eiffel miniatures remplies de cognac ont simplement été remplacés par les chiens-robots de Boston Dynamics, la nouvelle Mégane électrique issue du partenariat entre Renault et Google ou le « Serverlessespresso », un démonstrateur de machine à café connecté proposé par Amazon. Le tout réparti de part et d’autre d’allées taillées au cordeau, au gré de plusieurs centaines de stands tenus par autant de multinationales et de start-up venues des quatre coins du globe.

Un grand raout technologique

Comme dans un aéroport, la climatisation tourne à plein régime et la promesse d’un voyage imminent, dans un futur entièrement connecté, attire une foule cosmopolite qui gravite dans le monde de la tech. Ici, un investisseur teste, lunettes augmentées sur le nez, un module de formation à un bioréacteur développé par Sanofi. Là, une queue d’une dizaine de personnes impatientes d’essayer le « Rouge sur mesure » d’Yves Saint-Laurent, un dispositif qui permet de créer depuis chez soi sa propre teinte de rouge à lèvres grâce à un appareil connecté. Partout, des mini-conférences en anglais à l’issue desquelles chacun scanne le QR code présent sur le badge de sa chacune pour accroître son réseau professionnel.

« Même si une personne n’est pas mordue de technologie elle peut quand même trouver son compte avec toutes les innovations qui sont présentées », explique Noël bénévole et étudiant à l’école d’informatique Epitech, en montrant du menton le stand consacré à la « beauté sur mesure ». Ce qu’il préfère dans cette édition 2022, ce sont les chaussures en réalité augmentée proposées par LVMH. Elles permettent de faire un essai virtuel en plaçant ses pieds devant l’objectif d’un smartphone équipé de l’application. « Super pratique avant de faire ses achats », estime le jeune homme qui veut devenir consultant mais hésite encore entre « la cybersécurité, l’IA ou le cloud ».

Au milieu des couleurs flashy, du brouhaha où surnagent quelques conversations franglaises, et des déambulations d’exposants déguisés en cosmonautes, il y a de quoi avoir le tournis. Pour parer à une éventuelle crise d’hypoglycémie, le stand de LVMH propose bien des sablés sur lesquels on peut lire « Open Innovation, in motion for better futures ». Mais la seule solution pour ne pas abandonner ses sens aux sirènes de la tech et piétiner sans but : fixer son propre cap. On opte donc pour la « greentech » et le métaverse, deux des six thématiques mises à l’honneur cette année.

Des lunettes de réalité virtuelle permettent de former à l’utilisation d’un bioréacteur. Crédit : Julien Lec’hvien

Yann Arthus Bertrand au milieu des sapins en plastique

Si l’on en croit Emmanuel Macron, en visite au salon ce jour-là, un des nouveaux objectifs de l’écosystème de la French Tech est de faire émerger 25 licornes (une start-up valorisée à plus d’1 milliard de dollars) spécialisées dans les « technologies vertes » d’ici 2030. En matière d’énergie, des start-up présentes sur le salon proposent des solutions intéressantes : mini datacenters rendus autonomes par des panneaux solaires, procédé de recyclage du silicium desdits panneaux solaires, ordinateurs composés de plastique recyclés et consommant peu d’électricité.

Mais ces jeunes pousses n’ont souvent pour tout stand qu’un petit pupitre dans les contre-allées qui suscite logiquement moins de ferveur que les décors bariolés des grandes marques venues montrer patte blanche au salon. Entre les sapins en plastique du stand d’un leader mondial du cloud computing ou les vêtements numériques censés réduire l’empreinte carbone des consommateur·rice·s, les ambitions climatiques affichées semblent parfois faites en carton-pâte.

A l’instar du décor de la scène de conférence principale, dont l’aspect de ryad marocain rappelle non sans ironie la chaleur caniculaire sous laquelle rôtissent les client·e·s des foodtrucks postés à l’extérieur du bâtiment. Entouré de lumières violettes style boîte de nuit à Marrakech, le patron d’une multinationale américaine y termine son intervention intitulée « Brands as force for growth and good ». Il y est question de « disruption construite » grâce à laquelle « la croissance mène au bien », y compris celui de la planète puisque « nettoyer l’environnement permet d’économiser de l’argent ».

Croisé par hasard sur le stand de La Poste, Yann Arthus Bertrand, lui, « ne croi[t] pas du tout au technosolutionnisme ». « Les ingénieurs ne sauveront pas le monde, fustige ainsi le photoreporter connu pour son engagement écologiste. Ce qu’il manque, c’est une réelle prise de conscience. Je ne crois pas que dans ce salon, qui représente la tyrannie de la croissance, les gens s’en rendent compte, même si les réseaux sociaux permettent de mieux connaître les enjeux climatiques. Pour vous donner une idée, nous ne sommes aujourd’hui que 35 000 lors des marches pour le climat. » Soit un peu plus d’un tiers de l’ensemble des visiteur·euse·s qui ont visité VivaTech du 15 au 18 juin dernier.

Tokeniser le réchauffement climatique ?

Preuve que les temps changent, l’octogénaire, qui affirme avec tristesse qu’il « n’aurait jamais pensé ressentir les effets du réchauffement climatique de son vivant », concède cependant avoir envisagé un temps la « blockchainisation » de certaines de ses photos. Avant d’abandonner face au coût énergétique que représente une telle entreprise. Et de laisser à d’autres le soin d’explorer d’éventuelles boucles de rétroactions positives entre le web 3.0 et l’environnement.

Comme Dottyland, une entreprise qui se propose de rétribuer en NFT les personnes ayant des comportements éco-responsables. Ou CarbonABLE qui se fixe pour mission d’utiliser les NFT pour « lutter activement contre le réchauffement climatique ». Derrière le slogan se cache le leitmotiv du web 3.0 : en vertu de la transparence et de la sécurité qu’apportent la technologie blockchain, chacun·e peut apporter sa contribution aux projets ou aux combats de son choix. En l’occurrence, la start-up souhaite tokeniser les projets de reforestation, c’est-à-dire les morceler en petits actifs financiers afin que « tout le monde », et plus seulement les grandes entreprises, puissent y contribuer. Encore faut-il que « tout le monde » connaisse l’existence des NFT.

Sur le stand de Meta, Andrew fait visiter le salon virtuel Horizon Workrooms. Crédit : Julien Lec’hvien

Andrew, la plage et la fournaise

« Bonjour et bienvenue dans notre salle de travail collaboratif », s’exclame Andrew, ou plutôt son avatar à mesure que se remplit le salon virtuel d’Horizon Workooms, le métaverse développé par les équipes de Mark Zuckeberg. Sur l’élégant stand en bois de Meta, le nouveau nom de Facebook, deux représentants de la firme ajustent un casque de réalité virtuelle sur la tête des curieux·se·s qui veulent savoir à quoi ressembleront les réunions d’équipe de demain.

Avec ses lunettes, sa barbe de dix jours et sa chemise ouverte, l’avatar d’Andrew attire la sympathie. Impossible cependant de savoir si le vrai Andrew, assis sur une chaise quelque part à Londres, est aussi jovial lorsqu’il parle à son écran que sa voix ne le laisse penser. « Andrew je le vois plus en VR qu’en vrai, mais l’avatar lui ressemble pas mal », s’amuse un de ses collègues français présents à Vivatech. Avec entrain, Andrew explique aux avatars « visiteurs » comment se déplacer dans la « workroom », écrire de façon coopérative sur un tableau ou changer la disposition de la salle selon l’humeur du jour.

Clou du spectacle, selon lui, le paysage qui apparaît derrière les fenêtres du bureau virtuel peut être modifié à notre guise. Et d’opter pour une plage paradisiaque qui rappelle certains circuits de Mario Kart : « N’est-ce pas fantastique d’être au bureau avec des personnes qui se trouvent à des milliers de kilomètres de nous, de se retourner et de voir ce panorama apaisant et ensoleillé ? » Une question à laquelle méditer une fois sortie du salon, sous la fournaise de 40°C qui s’est abattue sur la France le week-end dernier.

Lec'hvien Julien
Lec'hvien Julien
Journaliste