« Hashtag Arte fête ses 30 ans Gâteau d’anniversaire ! Elle est le modèle européen en actes : la culture, la langue, l’échange. Une de nos réalisations communes les plus précieuses et innovantes, Drapeau de la France, Drapeau de l’Union européenne, Drapeau de l’Allemagne. Merci à tous ceux qui la font vivre au quotidien, Flèche vers la droite avec pointe vers le bas. » Voici comment ChromeVox, le lecteur d’écran de Google, lit les émoticônes de l’un des derniers tweets de Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des affaires européennes.

Ce dispositif est l’un des nombreux outils dont sont équipées les personnes malvoyantes et aveugles pour naviguer sur le web. Sauf que les pratiques numériques, comme l’usage d’émojis, ne permettent pas toujours une grande lisibilité. « Pourtant, il y a des moyens assez simples pour pratiquer au maximum l’inclusion. Par exemple, éviter le Times New Roman ainsi que les autres polices avec de l’empattement et privilégier le Calibri. Ou encore, ne pas justifier le texte parce c’est considéré comme plus joli. Toutes ces mesures facilitent la lecture des dyslexiques », conseille Nathalie Pinède, chercheuse à l’Université Bordeaux Montaigne et vice-présidente déléguée « Handicap & inclusion » de la faculté.

La crise sanitaire en cours fait monter d’un cran l’importance du numérique dans nos vies et l’urgence de le rendre accessible à tous. Si la persistance de zones blanches est un problème connu et médiatisé, la fameuse fracture numérique ne s’arrête pas seulement aux inégalités d’accès aux équipements, aux infrastructures ou au réseau internet. Pour de nombreuses personnes en situation de handicap, la fracture numérique est telle qu’elle commence dès l’allumage de l’écran de leur ordinateur.

« L’accessibilité numérique est perçue comme pénible »

En lançant l’équipe « Facebook Accessibility Team » en 2011, le réseau social de Mark Zuckerberg a voulu montrer qu’il prenait le sujet au sérieux. Depuis 2016, les photos publiées sur Facebook incorporent systématiquement un « Texte Alternatif Automatique » — qui est également possible de modifier soi-même — pour permettre aux non-voyants d’utiliser la plateforme. Twitter a intégré un système équivalent, mais il n’est pas automatique : à la charge de chaque utilisateur d’ajouter la description des images qu’il publie. De son côté, Google Maps a sorti une option permettant d’accéder aux trajets accessibles pour les handicapés. « Certaines initiatives vont dans le bon sens, rajoute Marina Carlos, autrice de Je vais m’arranger : comment le validisme impacte la vie des personnes handicapées. Sur Instagram, je vois de plus en plus de personnes décrire leurs photos avec du texte. Mais il y a aussi des reculs. YouTube a récemment supprimé les Community Contributions, qui permettaient aux utilisateurs de proposer des sous-titres. »

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Si des aménagements sont réalisés à la marge, le problème reste prégnant : comme d’autres lieux de la vie courante, le numérique est d’abord pensé pour les « valides ». Une vision contre laquelle s’insurge Marina Carlos et de nombreux militants anti-validistes : « Le validisme définit un système d’oppression c’est-à-dire d’oppression systémique envers les personnes handicapées, des remarques aux discriminations pures et dures, et Internet représente également un espace qui marginalise et exclue ces personnes. »

Ce manque d’inclusion est d’autant plus surprenant que l’arsenal juridique pour tendre vers la prise en compte des handicaps est bien présent. Mais il n’est pas toujours respecté, même par les services publics. « Seuls 4 % des sites internet publics ont publié leur attestation d’accessibilité », pointait un rapport du Conseil national du numérique (CNNum) remis le 5 février dernier. Pourtant, cette déclaration est une obligation légale pour le secteur public ainsi que les grandes entreprises. Elle est même passible d’une amende qui peut monter jusqu’à 25 000 euros par an. Un argument pas suffisamment dissuasif ? « En France, on dispose d’outils réglementaires complets depuis de nombreuses années, estime Nathalie Pinède. Par contre, ils peinent à être imposé et à être pris en compte. L’accessibilité numérique est perçue comme pénible, car elle serait coûteuse et altèrerait le design. Quand on demande des aménagements, on se voit rétorquer qu’il y n’a pas tant d’handicapés que ça. C’est un cercle vicieux. J’ai l’impression que c’est un sujet très politiquement correct : on est forcément pour ces luttes anti-validistes et, en même temps, ça reste quelque chose de l’ordre de la surface, on ferme les yeux. »

Prendre en considération les handicaps dès la conception

La faible inclusion des personnes en situation de handicap concerne les décisionnaires, les développeurs ainsi que les rédacteurs. Et la prise de conscience collective commence par un peu d’autocritique. « Les médias ? Ils sont également concernés, les sites sont saturés en visuel et donc peu adaptés à de nombreux handicaps », met en garde la chercheuse.

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Entre invisibilisation des handicaps, faible médiatisation de ces problèmes et difficultés d’accès au web et donc de s’y faire entendre, le manque de visibilité sur cette question fait qu’inévitablement l’accessibilité est souvent une question que ne se posent même pas les acteurs du numérique. « Pas mal d’entre eux ne réalisent pas à quoi sont confrontés une partie des gens. Ils n’ont même pas conscience que les personnes handicapées utilisent leurs technologies », pense Marina Carlos.

En réponse à ce manque d’inclusion, elle propose, comme de nombreux militants anti-validistes, une marche à suivre claire et simple pour ne pas tomber dans le validisme. « Il suffit d’inclure dès le départ les personnes concernées par ces discriminations, notamment dans le développement de ces outils, prône la militante. Il faut faire avec ceux qui subissent le validisme numérique, les écouter et les embaucher. Et ne pas attendre une pétition pour le prendre en compte ! » Le schéma de l’accessibilité doit changer : la prise en compte des personnes en situation de handicap doit se faire en préconception et non en post-conception. Pour inclure tout le monde, le numérique va donc devoir changer de logiciel.

Vincent Bresson
Vincent Bresson
Journaliste
Boomer en devenir, Vincent est un journaliste indépendant traînant sa plume auprès de différentes rédactions. Passionné par les communautés marginales et les mèmes bien sentis, il aime particulièrement écrire sur les usages des nouvelles technologies.