Devant le kakémono « Formation gratuite en informatique », une dizaine de femmes assaillent Charles Maublanc, « Charly » comme il aime à se faire appeler, de questions. En ce vendredi 11 mars, la deuxième édition de La Tech pour toutes ouvre ses portes à « toutes les personnes de 7 à 77 ans », pour rappeler que la Tech n’a ni genre ni âge. Nike multicolores aux pieds et tatouage manchette sur l’avant-bras, le trentenaire chargé de la communication et des événements de l’école 42 – un établissement supérieur d’autoformation en informatique- vante la pédagogie maison : « Ici, pas de cours ni de professeurs, on vous apprend à apprendre par vous-mêmes ».

Dans l’assistance, la formule suscite des hochements de tête approbateurs mais aussi quelques interrogations. Une tête chenue, tote-bag mauve floqué « La Tech pour toutes » sur l’épaule, s’étonne : « Il n’y pas de formateurs ? Moi, la seule chose que je connais c’est Word et Excel. J’aimerais une formation à l’ancienne, j’ai pas de temps à perdre ! » Comme beaucoup de celles qui sont présentes, cette dame est une demandeuse d’emploi senior, c’est-à-dire âgée de plus de 55 ans, d’après le seuil choisi par la Dares (direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques).

 

"Aujourd'hui, tout a changé"

Pour cibler ce type de public, l’école 42 a mis en place depuis 2015 un cursus spécifique de 18 mois en partenariat avec Pôle emploi, dont le stand se trouve juste à côté de celui tenu par « Charly ». Initialement conçu pour des personnes de plus de 45 ans ayant travaillé dans l’informatique mais dont les compétences ne sont plus valables sur le marché de l’emploi, cette formation s’est ouverte il y a quatre ans à des profils de commerciaux, de communicants ou de financiers. « Tous ces métiers évoluent et exigent de savoir encadrer des équipes de développeurs. On travaille beaucoup avec les femmes parce qu’elles n’ont pas d’elles-mêmes l’idée de se lancer dans un métier du numérique », explique Françoise Wynant, chargée de mission partenariats à la Direction territoriale de Pôle emploi Paris.

C’est le cas de Sophie, 55 ans, doudoune jaune au milieu des manteaux noirs, qui écoute attentivement l’exposé de « Charly ». Responsable média chez LVMH jusqu’en 2013, elle a ensuite choisi de se consacrer « à la peinture et à [ses] enfants » et constate que depuis quelque temps « tout a changé » sur le marché de l’emploi. « J’aimais mon métier parce qu’il était varié : il y avait des négociations, des événements, ça bougeait…Aujourd’hui, l’équivalent de ce que je faisais c’est community manager : tout se passe derrière un ordinateur », observe-t-elle, songeuse.

Actuellement en recherche d’emploi, Sophie a été responsable média de LVMH jusqu’en 2013. Elle souhaite se former au numérique pour travailler dans ses domaines de prédilection : l’art et la culture. Crédit : Julien Lec’hvien, mars 2022

Il n’y a pas d’âge pour coder

Derrière « Charly », un écran plat diffuse en direct la table ronde qui se tient à deux pas, dans l’auditorium de l’école. Plusieurs « rôles-modèles » y dévoilent leurs parcours de femmes de la Tech et rappellent que dans un secteur qui crée 2.5 fois plus d’emplois que n’importe quel autre, le taux de femmes salariées dans les métiers du numérique les plus techniques (infrastructure et développement), n’excède toujours pas les 15 %. Dans le public, presque exclusivement féminin, le besoin de partager sa propre expérience est palpable. « On ne met jamais en avant les femmes enceintes qui réussissent », lance une femme depuis les gradins ; « Derrière chaque homme il y a une femme forte. Nous n’avons pas pris conscience de notre valeur », martèle une autre, déclenchant une salve d’applaudissements.

« A chaque fois je me répétais : “C’est mort ! C’est mort”, jusqu’à l’autocensure. »

Au gré des interventions, la question des compétences devient centrale. Surtout pour les femmes issues d’une génération qui n’offrait pas d’ordinateurs aux anniversaires car cela n’existait pas encore. « Le numérique m’a toujours fait peur parce que je l’associais au codage, s’exclame l’une d’entre elles en balayant la salle du regard. Un jour, mon patron m’a demandé de me débrouiller pour améliorer le site de l’entreprise : j’ai appris par la suite que j’avais codé ce jour-là. »

Une envie de casser les codes si communicative qu’elle suscite des murmures de contentements dans l’auditorium. Selon Solenne Bocquillon Le Goaziou, qui intervient en tant secrétaire générale de l’association Digital Ladies and Allies et P.-D. G de l‘entreprise d’Edtech Soft Kids, la capacité à apprendre et à se débrouiller par soi-même serait d’ailleurs « la compétence clef du XXIe siècle ». Et de rappeler « qu’on n’a pas besoin de tout maîtriser pour se lancer dans le numérique ».

L’âge, le plafond de verre du marché de l’emploi

Au milieu de ces échanges enthousiastes, seule la parole de Fatimah détonne. Passée par les formations de programmeuse dispensées par Simplon ou R2K, il y a de cela une dizaine d’années, cette soixantenaire s’agace : « Les femmes sont très motivées à se convertir au numérique mais les entreprises ne les recrutent pas. »

Un témoignage qui illustre la double discrimination à laquelle sont soumises les femmes seniors sur le marché de l’emploi. Selon le rapport publié en 2019 par le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes, plus de la moitié des femmes prennent leur retraite en ayant connu des périodes de non-emploi dans les années qui précèdent. Sans compter les écarts de salaire qui augmentent avec le temps : de 23.8 % pour l’ensemble des salarié·e·s, il passe à 29.4% pour les plus de 55 ans. « Tous secteurs confondus, on conseille à nos bénéficiaires de ne pas cibler les grandes entreprises du numérique car ce sont surtout les TPE et PME qui embauchent les personnes en fin de carrière », confirme Françoise Wynant.

« J’ai une culture numérique mais personne n’en veut »

La table ronde n’a pas tari les inquiétudes de Fatimah. Demain, elle soufflera ses 62 bougies. Près des machines à café et du stand où s’active « Charly », elle fustige « l’âgisme » dont font preuve les recruteurs. Après avoir travaillé comme cheffe de projet à la mairie de Paris et obtenu un deuxième master en webmarketing, elle a appris à coder une dizaine de langages informatiques. Pourtant, de la vingtaine d’entretiens passés ces deux dernières années elle ne retient que la petite voix qui s’immisçait dans son esprit au moment des tests de recrutement : « A chaque fois je me répétais : “C’est mort ! C’est mort” ». Jusqu’à l’autocensure. Et l’abaissement de son niveau de compétence, faute de pratique. « J’ai une culture numérique mais personne n’en veut », soupire-t-elle.

Des débouchés pour les seniors, malgré tout

Depuis 2015, le cursus senior de l’école 42 a porté ses fruits puisque 75 % de ses bénéficiaires ont retrouvé un emploi à l’issue de la formation. Pour pallier la tendance des RH à ne recruter que des profils jeunes, Pôle emploi et l’école 42 misent sur l’accompagnement de la grosse vingtaine d’étudiant·e·s, âgé·e·s en de 54 ans en moyenne, que compte chaque promotion. « Notre but n’est pas d’en faire de super développeuses qui de toute façon ne feraient pas le poids face à la nouvelle génération, explique Françoise Wynant. Nous leur apprenons à bien identifier leurs compétences techniques et comportementales acquises à 42 et au cours de leurs expériences professionnelles passées. » Et d’évoquer cette infirmière qui a travaillé en bloc opératoire, avant un passage par 42 et l’obtention du Graal : un poste dans une entreprise d’IA médicale.

La pause déjeuner touche à sa fin. La doudoune jaune de Sophie attire l’œil en dépit de la multitude qui grouille désormais entre la cantine, la cour et les salles de conférence et d’accueil du public. Elle vient de passer un long moment avec une conseillère Pôle emploi qui lui a glissé qu’une appétence pour les mathématiques n’était pas de trop si elle comptait se lancer dans une formation de programmeuse. Pas plus mathématicienne que la moyenne, Sophie sait que son âge peut être un frein sur le marché de l’emploi mais ne se décourage pas pour autant : « Ça servira toujours de savoir coder. Dans dix ans ce sera aussi nécessaire que de savoir parler anglais. » Ce qui l’inquiète, c’est plutôt la peur de paraître « mamie » ou « ridicule » aux yeux des jeunes. Mais pour l’heure, c’est décidé : elle va passer les deux tests de présélection pour rentrer à l’école 42 et espère être sélectionnée pour la « piscine » (NDLR : épreuve de sélection d’un mois au cours duquel les candidat·e·s doivent valider un certain nombre de modules) de juillet. « Ça me fera des vacances », conclut-elle, rieuse.

Lec'hvien Julien
Lec'hvien Julien
Journaliste