Comment devient-on la première astronaute européenne ?

Je fais partie de la génération Apollo. J’avais douze ans en juillet 1969, lors du premier pas de l’homme sur la Lune. Quand on est une petite fille curieuse comme je l’étais et que l’on assiste à ce moment fascinant, transformant, meveilleux, cela inscrit une marque profonde dans les rêves et les désirs. Mais je n’ai pas décidé de devenir astronaute à ce moment-là. Il n’y avait pas d’école d’astronautes, de toute façon ! En 1985, à l’hôpital Cochin, à Paris, où j’étais rhumatologue, j’ai vu une petite pancarte du CNES (Centre National d’Études Spatiales) où il était écrit qu’une sélection allait bientôt avoir lieu. La petite étoile de mes douze ans s’est réveillée. «Pour-quoi pas moi ? », me suis-je dit. Mes proches m’ont soutenue, j’ai foncé.

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans votre carrière d’astronaute ? Qu’en avez-vous retiré ?

Les deux missions spatiales de seize et dix jours sont des moments extraordinaires car extraterrestres. Mais ce que je retiens de ma carrière d’astronaute, c’est toute l’aventure humaine, technologique, scientifique, de coopération internationale que j’ai vécue pendant quinze ans.

J’étais loin de cocher toutes les cases au départ. J’étais dans un monde plutôt masculin, militaire et pilote. Je suis partie en Union soviétique en 1987. J’ai vu le pays s’ouvrir à la coopération et aller jusqu’à la réalisation conjointe de la station spatiale internationale avec cinq partenaires. Cela m’a donné de l’audace pour relever d’autres défis et aller côtoyer d’autres écosystèmes. Je suis proche aujourd’hui des milieux de l’éducation, de la culture, de l’économie, des startupers, de l’innovation, de la géopolitique… Grâce à cette aventure spatiale, je suis devenue une militante de la diversité dans tout son spectre : de genre, de culture, d’origine, de génération.

Et concernant vos deux missions en orbite en 1996 et 2001 ?

J’en garde trois moments importants. Tout d’abord, le premier regard par le hublot vers la Terre. Je suis à 400 km de la planète, j’en fais le tour en 90 minutes. Cette expérience permet de dézoomer, d’un seul coup on ressent ce qu’on appelle chez les astronautes l’«overview effect», cette vue globale d’une planète Terre porteuse de vie, une planète limitée et isolée dans un cosmos hostile. Je perçois sa fragilité, sa beauté, sa vulnérabilité. Ce regard impose le respect et la responsabilité. Il vous transforme. Le deuxième aspect, c’est l’apesanteur. Flotter, se déplacer quand il n’y a plus de poids, c’est beaucoup de plaisir et d’espérance en constatant la capacité du corps à s’adapter. Lors de mon premier vol, j’ai eu besoin de 24 heures pour être à l’aise dans cet environnement. Lors du deuxième vol, j’étais chez moi dès l’arrivée en orbite. Cela m’a donné le sentiment que nous avions énormément de potentiel, de réserves invisibles. Le troisième élément qui m’a marquée, c’est l’équipage. J’ai appris à vivre en équipe : chacun son rôle, mais tous ensemble pour résoudre des situations complexes. Les astronautes sont des chercheurs de solutions et non des «listeurs» de problèmes.

Comment avez-vous vécu le fait d’être une femme dans ce milieu ultra masculin ?

La sélection est la même, même si nous n’étions que 10 % de candidates. L’entraînement aussi. Hommes ou femmes, les astronautes possèdent des profils très différents. Moi j’étais chercheure et médecin, certains sont ingénieurs, d’autres pilotes. Nous sommes sélectionnés pour pouvoir suivre un entraînement théorique et physique exigeant, et être à l’aise en situation complexe, multitâche. Je n’y allais pas stressée mais confiante dans la formation et dans l’équipe. J’étais désireuse de découvrir comment j’allais m’adapter, en repoussant mes limites.

Quel a été l’impact de l’arrivée des femmes dans le spatial ?

Concernant les équipements, le scaphandre intravéhiculaire, celui que l’on met pour monter dans le vaisseau, est taillé à notre morphologie, comme le siège baquet qui est moulé sur notre corps. Mais les scaphandres pressurisés des sorties extravéhiculaires continuent à poser problème quand on est une femme, même si la question est prise en compte. À mon époque, ils étaient tous de tailles masculines. Je n’ai pas fait de sortie extravéhiculaire, mais j’étais la doublure de mon mari [Jean-Pierre Haigneré, lui-même astronaute, N.D.L.R.] au cas où, pour son vol de 1999. Je me suis donc entraînée pour le faire, et nous avions distribué les rôles un peu différemment pour ne pas être gênés par les équipements. L’année dernière encore, la première tentative de sortie extravéhiculaire effectuée par deux femmes, Christina Koch et Anne McClain, a dû être annulée pour cette raison, la sécurité optimale d’une des tâches les plus dangereuses d’un vol spatial n’étant pas assurée. La sortie a finalement eu lieu avec Christina Koch et Jessica Meir quelques mois plus tard, une fois le problème des scaphandres résolu. La place des femmes dans le milieu spatial évolue peu à peu. Elles ont démontré qu’elles étaient capables de tenir tous les rôles : pilote de la navette, commandante de la station ISS [la station spatiale internationale]… Les dernières promotions des astronautes de la NASA [National Aeronautics and Space Administration] sont quasiment paritaires. En Europe, en revanche, nous sommes toujours autour de 10 à 15% de candidates. La prochaine sélection aura lieu en 2021. Avec Samantha Cristoforetti, l’astronaute de l’ESA –l’Agence spatiale européenne –en activité, nous verrons si nous avons réussi à lever ces verrous de représentation, par le témoignage de nos réussites professionnelles et personnelles.

Avant le décollage de la mission Andromède en octobre 2001 ©ESA/CNES 2001-S.Corvaja

Comment vivez-vous le fait d’être un « rôle modèle » ?

J’ai quand même eu la chance de vivre des aventures exceptionnelles. Elles m’ont beaucoup apporté. À mon tour de redonner. Je suis convaincue que la transmission des connaissances, le partage d’expériences sont sources d’inspiration, de construction et de confiance. Mon sujet principal aujourd’hui, c’est l’éducation de nos enfants pour le XXIe siècle. On me pose souvent la question: «Vous qui êtes allée là-haut et avez vu la Terre depuis le hublot, quelle planète allons-nous laisser à nos enfants?» Je réponds à chaque fois: «Quels enfants allons-nous laisser à la planète?»

Nous avons besoin de passeurs d’expérience, d’accompagnateurs, et je sais à quel point cela peut être déclencheur d’avoir un modèle, un mot d’encouragement, une écoute bienveillante.

Lors de mon deuxième vol, j’étais chez moi dès l’arrivée en orbite. Cela m’a donné le sentiment que nous avions énormément de potentiel, de réserves invisibles.

Au sujet de l’éducation des filles : elles restent moins nombreuses que les garçons à se destiner aux professions technologiques et scientifiques, que ce soit développeur·se ou astronaute. Comment l’expliquez-vous?

Je n’ai pas vraiment d’explication et pas de recette miracle non plus. Je fais simplement le constat que les métiers de l’ingénierie sont passés de 15 % à 25 % de femmes dans les années 1970–80 avant de redescendre aujourd’hui autour de 20 %. C’est particulièrement criant dans le numérique. Or, nous ne pouvons pas avoir un monde «codé» par les hommes, peu représentatif de la diversité des pensées et des talents.

Je pense qu’il faut agir assez tôt. Jusqu’à 8–9 ans, tous les enfants sont des curieux sans barrière, des chercheurs, des astronautes en puissance. Quand je m’adresse plus tard à des lycéennes, je vois que des blocages se sont déjà mis en place, structurés par des clichés toujours véhiculés, même inconsciemment. Nous arrivons à donner l’envie et l’audace à quelques-unes, mais bien d’autres ont du potentiel et des talents ! Il nous faut davantage incarner les métiers, donner à saisir leur signification tout autant que leur quotidien. Les métiers de l’ingénierie sont souvent présentés de manière sèche et abstraite. Nous devons remettre du sens et de l’engagement: vous êtes ingénieur·es, vous allez être des acteurs d’un progrès technologique qui peut apporter du bien, mais qui peut aussi contenir un danger, des dérives, donc vous devez aussi acquérir une éthique de l’action. Le métier d’ingénieur·e sera ce que vous en ferez.

Il vous donne un pouvoir d’agir et une ouverture sur le monde de demain. À la télévision, il n’y a pas de «rôle modèle» d’ingénieur·e. Il y a un manque de représentations, voire des fausses représentations. Le chercheur est tout seul avec sa blouse blanche, sa barbe, il ne sort pas de son laboratoire, il y a de la moisissure et des champignons qui poussent partout. Même chose pour les geeks. Les quelques femmes représentées ont les cheveux rouges et des couettes. Ce n’est pas très attractif. Raconter les métiers, c’est aussi raconter des expériences de vie, des rencontres, la conciliation avec la vie privée, par exemple. J’ai eu une fille entre mes deux missions. Je me dois de le raconter, tout comme les échecs, les vulnérabilités, les faiblesses… Les «superwomen» n’existent pas. Mais aujourd’hui les portes sont ouvertes, il faut oser les pousser.

Expérience d’apesanteur pour des enfants et adolescent.es handicapé.es dans le cadre de « Rêves de Gosses » en 2017. © ESA/Novespace

Est-ce pour cela que vous vous êtes engagée en politique, en devenant successivement en 2002 et 2004 ministre déléguée à la Recherche et aux nouvelles technologies puis aux Affaires européennes, après votre carrière de spationaute ?

Le téléphone a sonné quelques semaines après la fin de ma seconde mission. Ma profession m’avait fait côtoyer le monde politique, lors de visites d’État en Russie notamment. Quand on vous fait la proposition de devenir ministre, c’est une opportunité qui s’ouvre de contribuer autrement à la marche de la cité. Il y a des moments de la vie où des opportunités se créent et où vous vous sentez en capacité, en confiance, et d’autres moments où rien ne vous fait vraiment vibrer, il faut alors avoir suffisamment de confiance en soi pour se créer soi-même son opportunité. Quand on ne s’en sent pas tout à fait capable malgré le désir, et c’est peut-être plus vrai pour les femmes que pour les hommes, on a alors besoin de soutien, d’une main tendue, qui peut prendre la forme de tutorat, de mentorat, d’entrer dans un réseau pour surmonter cette période. Par exemple, quand j’ai postulé pour devenir la présidente d’Univer-science, qui regroupe le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l’industrie, je suis allée dire: «Je pense que je peux le faire.»L’envie de réconcilier les sciences et la culture pour chacun était portée par la conviction forte que nous devons tous être des acteurs éclairés, critiques et responsables dans la société du XXIe siècle, complexe mais prometteuse.

Si on fait un petit bond dans le temps : vous avez été conseillère auprès du directeur de l’ESA jusqu’à l’été 2020, en particulier pour le projet du “Moon Village”, le village sur la Lune. De quoi s’agit-il ?

Avec d’un côté l’arrivée de nouveaux acteurs comme Elon Musk ou Jeff Bezos [les dirigeants de SpaceX et Amazon] qui ont «chamboulé» le paysage traditionnel, et de l’autre côté, l’objectif ancré de longue date «un jour sur Mars», nous sommes en train de passer à une autre étape de l’exploration spatiale, de poursuivre le chemin de l’humanité. À l’horizon 2040 ou 2050, les missions martiennes sont envisagées, elles dureront un ou deux ans et nous n’en avons pas l’expérience, ni les solutions pour le faire en sécurité.Entre la Terre et Mars, la Lune est une étape. Nous y sommes déjà allés de 1969 à 1972, mais pour des missions Apollo de quelques jours. Le village lunaire, concept proposé par le directeur général de l’ESA, envisage des infrastructures permanentes sur cette banlieue de notre planète. Des séjours longs nous permettraient d’apprendre à y vivre et y travailler. Ce projet doit se penser en coopération internationale classique et élargie, avec les Chinois et les Indiens et d’autres acteurs émergents, mais aussi avec des entreprises, pas nécessairement du spatial d’ailleurs, car il faudra construire des habitats, recycler les déchets, utiliser des ressources locales, vivre en grande autonomie énergétique… L’idée est d’arriver à embarquer le maximum de contributeurs, de façon à imaginer cette phase d’expansion de notre humanité. C’est de l’innovation «out of box», et même «out of the atmosphere», qui pourra aussi être utile à tout un chacun sur Terre. Il y a en outre beaucoup d’endroits lunaires inexplorés, dont la mystérieuse face cachée. Les impacts des météorites qui y sont tombées sont une archive de notre système solaire. Une archive préservée magnifique à explorer.

Quel a été votre rôle dans ce projet ?

Je suis une médiatrice. J’ai fait en sorte de mettre autour de la table des acteurs différents pour donner une impulsion, pour instiller l’idée dans un maximum d’esprits et susciter l’adhésion. J’en parle aussi à des jeunes dans des conférences, pour élever leur regard au-delà de l’immédiateté du quotidien. Le grand public a aussi besoin de dézoomer. Ce projet permet de penser le long terme, la responsabilité, la globalité, le faire ensemble, le pacifique. Configurer l’avenir est moteur et inspirant, et l’Europe a bien évidemment une contribution essentielle à apporter dans une vision d’avenir de l’humanité. Il s’agit de donner l’envie de se réunir sur un grand projet pour l’humanité, pour poser un autre regard sur la Terre. Ce nouveau regard, c’est ce qu’a apporté l’exploration spatiale. La conscience écologique est née en 1969 lorsqu’on a vu les premières images de la Terre depuis l’espace. L’avoir vu si belle et si fragile nous a fait prendre conscience de notre responsabilité. Saurons-nous faire mieux demain, ensemble?

Jusqu’à 8-9 ans, tous les enfants sont des curieux sans barrière, des chercheurs, des astronautes en puissance. Quand je m’adresse plus tard à des lycéens, des lycéennes, je vois que des blocages se sont déjà mis en place.

Il y a une forme d’idéalisme.

L’exploration nous oblige à nous questionner sur la globalité, les biens communs, l’homme face aux technologies, l’homme face à la nature… La génération Apollo aurait dit: «L’espace est à nous», «The sky is not the limit». Aujourd’hui quand j’en parle aux jeunes, ils me font toujours la réflexion: «Mais tout ça coûte très cher et arrivera dans bien longtemps alors que nous avons tellement de problèmes ici et aujourd’hui.» Or, l’exploration spatiale nous est utile pour faire progresser notre humanité. Nous vivons dans une «smart society» et j’aimerais passer à la «wise society». Il faut retrouver des éléments qui vous donnent de la profondeur, de la sagesse, de la réflexion. Le village lunaire nous permet de penser le temps long et de s’ancrer sur des valeurs humanistes.

Le numéro 3 de Chut ! s’intitule « Va, vis et apprends ». Quand on regarde votre parcours, on se dit que le désir d'apprendre a constitué un fil rouge. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

La curiosité doit se créer, s’entretenir, se développer à chaque instant. Elle est essentielle, mais elle ne va pas se déclencher de la même manière chez tous les enfants, au-delà des acquisitions fondamentales. L’éducation formelle de l’école doit être accompagnée par l’éducation informelle comme les musées de sciences, le multimédia, les chaînes YouTube, la lecture, les projets expérimentaux de découverte collective… Tout ce qui permet de semer les germes de la curiosité. Dans l’éducation aujourd’hui, on doit accompagner les enfants à faire face à l’incertitude, à «apprendre à apprendre» pour entrer avec confiance sur de nouveaux chemins. Nous sommes dans une période d’infobésité. L’éducation au, par et pour le numérique est essentielle. C’est apprendre à distinguer l’information de la connaissance, à se munir de tous les outils qui permettront à chacun d’agir en responsabilité et non pas de subir. Je côtoie régulièrement les platistes qui me demandent: «Vous qui êtes allée dans l’espace, est-ce que la Terre est vraiment ronde?» On ne me posait pas cette question il y a vingt ans. La démarche scientifique est un outil d’émancipation et de liberté. Apprendre à apprendre, c’est savoir faire le tri, avoir du discernement, de l’esprit critique, c’est construire de l’intelligence collective. Un état d’esprit qui va avec la culture du risque, de l’audace, de l’échec. Notre responsabilité est d’en permettre l’accès à tous, de réduire les inégalités, d’éviter les fractures. Cela passe par le partage, la transmission et l’accompagnement, c’était et c’est mon engagement.

Qui est Claudie Haigneré ?

Médecin rhumatologue, Claudie Haigneré entre au CNES (Centre National d’Études Spatiales) en 1985. En août 1996, elle effectue un vol de seize jours à bord de la station russe MIR et en janvier 2001, un vol de dix jours au sein de la station spatiale internationale. En 2002, elle rejoint le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, en tant que ministre déléguée à la Recherche et aux nouvelles technologies puis en 2004, en tant que ministre déléguée aux Affaires européennes. Claudie Haigneré est choisie en mars 2009 pour mener le regroupement de la Cité des sciences et de l’industrie et du Palais de la découverte au sein d’Universcience. En 2015, elle devient conseillère du directeur général de l’ESA (Agence spatiale européenne).

Cette interview est issue du troisième numéro de Chut! Magazine intitulé « Va, vis et apprends », disponible sur notre boutique en ligne.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Rédactrice en chef de Chut ! au format papier