Scientifique de formation, vous êtes devenu un spécialiste de la « ville intelligente et humaine» et vous vous présentez volontiers comme un passeur de mondes. Pourquoi avez-vous fait de la ville votre thème de prédilection ?

Carlos Moreno. Être passeur de mondes, c’est être en contact avec plein de domaines de la science et ses applications et un large écosystème d’acteurs différents. Au quotidien, j’essaie de faire se rencontrer des gens qui ne se fréquentent pas naturellement, pour dépasser les spécialités de chacun. La question de la ville m’intéresse depuis toujours. Je suis né en ville mais fils de paysan colombien, et notre famille a dû quitter la campagne pour la ville, comme des millions de latino-américains. Ma rencontre avec les travaux des grands penseurs de la complexité, comme Edgar Morin, a été déterminante dans mes choix. Ils ont montré qu’il fallait embrasser une vision scientifique beaucoup plus large et m’intéresser avant tout aux intersections.

J’ai d’abord travaillé sur des modèles mathématiques et sur la robotique à sa naissance dans les années 80 avant de mettre au point dans les années 2000 une plateforme numérique pour gérer les infrastructures urbaines complexes. Je me suis ensuite intéressé aux villes à risques. Les villes SEVESO [sites industriels à risque] avaient besoin de nouvelles approches pour alerter la population, mais surtout pour changer les comportements des habitants face à ces dangers. J’ai alors pris conscience que la technologie n’était pas suffisante. Vous pouvez avoir tous les capteurs que vous voulez, si derrière vous n’avez pas une vraie démarche de gestion de crise, d’anticipation, de préparation aux actions, les technologies sont très vite dépassées.

L’urbanisation a explosé ces dernières décennies, partout dans le monde. Comment percevez-vous l’émergence des « smart cities » ?

La croissance du monde urbain est une réalité. En 40 ans, l’Amérique latine est passée de 70 % de ruraux à 80 % d’urbains. En France, 80 % de la population se concentre sur 20 % du territoire. L’urbanisation façonne le monde, qu’on soit d’accord ou pas. Et c’est l’économie urbaine qui porte le poids économique. Huit cents villes produisent l’essentiel du PIB du monde. Comme le dit Saskia Sassen, sociologue et économiste néerlando-américaine, « Les États naissent et disparaissent, les villes restent ». Après le XXe siècle des États-nations, le XXIe siècle est celui des villes et même des métropoles. 

Le XXIe siècle a aussi amené avec lui l’hyperconnectivité. La technologie est omniprésente. Elle a changé totalement nos modes de vie, notre perception du monde. Elle nous a même coupés de la réalité, d’une certaine manière, en la déformant très souvent.

Depuis les années 2010, les grands acteurs technologiques montent des projets avec des moyens conséquents pour résoudre les problèmes de la ville grâce à la technologie, notamment grâce à l’intelligence artificielle. Mais leur approche ne correspond pas à l’appréhension de la complexité urbaine. La problématique n’est pas que la technologie s’impose, par exemple, pour fluidifier la circulation ou pour mieux vivre dans son logement. Favoriser l’IA sans prendre en compte les usages serait une grossière erreur. 

On a vu à Rio de Janeiro un plantage monumental. IBM a dépensé beaucoup d’argent, à grands renforts de marketing et de communication, dans un centre d’opérations censé superviser toutes les actions de la ville. Pourtant, aucune transformation urbaine n’est sortie de cette « vitrine technologique », qui s’est avérée être une simple opération de vente d’une plateforme hors-sol. 

À l’inverse, en France, la ville de Dijon a utilisé intelligemment ces technologies [avec OnDijon, un poste de commandement unique pour gérer les différents équipements urbains connectés comme les lampadaires, les feux de signalisation ou la vidéosurveillance des 24 communes du territoire]. Les transformations se sont opérées avec les habitants, dans une dynamique inclusive, qui prend en compte à la fois les aspects économiques, sociaux et environnementaux. 

Pour recréer de la proximité, nous devons aussi faire revenir l’humain dans le premier et le plus grand des réseaux de la “vraie vie” : les rues !

La ville intelligente est-elle d’abord humaine ?

À contre-courant de la vision technocratique et technocentriste que j’évoquais, qui favorise toutes les dérives (flicage, surveillance de masse, fuite de données, hyperconnexion…), je prône des  « smart cities » humaines. C’est autour de l’habitant qu’il faut concevoir des nouvelles politiques publiques locales, pour ensuite développer des solutions à des problématiques très concrètes. La ville intelligente humaine sera celle qui, face à l’urgence climatique, saura articuler ses actions avec une approche économique et sociale favorisant les nouveaux modèles économiques urbains et l’inclusion de tous. 

Quand on est capable de proposer des solutions qui s’adaptent dans chaque ville, pour un monde durable, la technologie est un outil très puissant pour aider à créer les nouveaux modèles d’usages et de services. Cette approche doit être mise en place au niveau de la gouvernance locale, des acteurs économiques, des acteurs sociaux et des citoyens. Nous devons aussi travailler sur l’acceptabilité de la technologie. Nous voulons qu’elle connecte les gens, pas qu’elle soit un facteur d’isolement et de déconnexion sociale. 

Cette « smart city » humaine, je l’appelle la ville vivante, « living city », parce que ça me parait mieux coller à la réalité. La ville est un organisme vivant, et comme tous les êtres complexes, elle a trois caractéristiques majeures. Elle est incomplète : il y aura toujours des choses manquantes (et il y aura toujours des travaux !). Elle est ensuite imparfaite : il n’y a pas de modèle idéal, il y aura dans toutes les villes du monde des poubelles, des pigeons ou des iguanes, des nids de poule, des nuisances… Enfin, elle est impermanente. Fragile et vulnérable, elle peut être le théâtre de violences, d’attaques, d’accidents, de catastrophes, d’imprévus et en une journée ou voire en quelques heures, tout peut changer. La « smart city humaine » se construit aussi en prenant en compte ces trois éléments. 

Nous avons avant tout besoin de la qualité de vie et de la satisfaction de nos besoins essentiels. La vraie question que nous devons nous poser, c’est : « Dans quelle ville voulons-nous vivre ? » De la réponse que nous lui apportons découle les solutions que nous choisissons. 

Comment la ville vivante se traduit-elle concrètement ?

Si l’on veut privilégier une ville dans laquelle on respire, dans laquelle on se dit bonjour, dans laquelle on est solidaire, dans laquelle on croit que l’économie doit contribuer à créer de l’emploi et du partage, si l’on croit à l’éducation, à l’importance de la santé… on apporte des réponses qui privilégient les communs, tels que les avait théorisés Elinor Ostrom (première femme Prix Nobel d’économie) : l’air, l’eau, l’ombre, l’espace, le silence, le temps. Ce sont les six vraies batailles de la ville aujourd’hui. Pour recréer de la proximité, nous devons aussi faire revenir l’humain dans le premier et le plus grand des réseaux de la « vraie vie » : les rues ! 

Nous n’avons pas besoin que l’humain soit enfermé, dans son appartement, avec son smartphone, en train d’avoir plein d’amis virtuels qu’il « like » et qu’il ne verra jamais de sa vie. Nous avons besoin de gens qui se disent bonjour dans la rue, qui se touchent, qui se parlent. Nous avons besoin du libraire à qui on achète ses livres, du restaurateur chez qui on vient manger, des personnes âgées qu’on peut aider à traverser la rue, des enfants qui vont à l’école en pédibus… 

Je travaille sur « la ville du quart d’heure », notamment avec la maire de Paris, Anne Hidalgo. Nous avons listé six besoins essentiels à satisfaire : le logement, le travail, l’approvisionnement, le bien-être, l’apprentissage et l’épanouissement. Si on rapproche ces six fonctions sociales dans un rayon de quinze minutes, le bien-être de chaque habitant augmente à tous les niveaux : au niveau personnel, social et environnemental. Dans les pays du Nord, Copenhague et Malmo (Danemark) ou encore Stockholm (Suède) sont même des « villes des 5 minutes », avec une très belle appréhension des activités socio-économiques et de proximité. 

Avec cette approche, on réorganise la ville tout à fait différemment. La rue est rendue aux passants. On installe du mobilier pour qu’ils se posent. On plante, on remet des points d’eau, des jeux pour les enfants, des tables pour que les gens jouent aux échecs ou aux dames… On fait des fêtes. On ouvre l’école du quartier. On fait en sorte que chaque bâtiment de la ville puisse avoir plusieurs usages. On doit utiliser plus et mieux les m2 existants.

Plutôt qu’une ville ségrégative dans l’usage des espaces et la vie, je plaide pour une ville maillée, multi-polaire, polycentrique. Les lieux dans lesquels on habite, que l’on fréquente, doivent devenir des lieux de vie, de rencontres et de brassage. C’est essentiel pour lutter contre la détresse sociale, l’anonymat de la vie dans la ville, l’exclusion et la souffrance qui va avec.

Favoriser l’IA sans prendre en compte les usages serait une grossière erreur.

Vous dites souvent qu’il ne faut pas faire de copier-coller, qu’il n’y a pas de modèles mais des inspirations. Pouvez-vous en donner quelques-unes ?

Les meilleurs exemples pour moi sont ceux qui allient brillamment la très haute technologie et les « low tech ». Ce sont de véritables projets de transformation, d’optimisation des infrastructures, de mutualisation, d’inclusion et d’insertion sociale. Ils montrent qu’on peut utiliser l’IA et le big data pour créer de la confiance et pour réaffirmer les liens sociaux. 

En Espagne, Barcelone est souvent mise à l’honneur pour son processus participatif « Decidim Barcelona » ou pour ses « supermanzanas ». Ces quartiers ont vu leurs flux de circulation aménagés autrement pour faciliter la vie des habitants et leur permettre de remettre la marche au cœur de leurs déplacements urbains. C’est assez compliqué à mettre en place, mais l’expérience barcelonaise prouve bien que cela peut fonctionner ! 

L’alliance du « high » et du « low » tech a aussi permis de transformer en profondeur Medellín, en Colombie. Le fameux téléphérique, un véritable réseau de lignes aériennes, a fait passer le temps de trajet d’un bout à l’autre de la ville de 1h30 à 20 minutes. De nombreux lieux de vie ont pu renaître dans les quartiers populaires. L’inclusion sociale et l’équité, qu’on disaient pourtant quasi impossibles, sont devenues des réalités ! Les habitants ont vraiment retrouvé une ville vivante. 

On pourrait aussi citer des exemples en Afrique, à Kigali au Rwanda, une extraordinaire ville vivante, exemple de résilience,  ou en Asie. Yokohama au Japon excelle dans l’inclusion sociale et la participation citoyenne. C’est un mouvement mondial, porté par des communautés vivantes. Et comme je le disais de la ville, l’équilibre est souvent fragile. Il suffit de l’arrivée d’un nouveau maire pour défaire en quelques années ce qu’on a mis des décennies à construire… Voilà pourquoi il est indispensable de renforcer le réseau et le soutien de celles et ceux qui agissent dans et pour les villes ici et maintenant.

 

Nous partageons aujourd’hui l’entretien paru dans le magazine papier trimestriel Chut! – La Condition urbaine, paru en avril 2020.

La rédaction de Chut !
Chut ! est un magazine de société qui prend le temps d’observer l’impact du numérique sur nos vies.