Scientifique de formation, vous êtes devenu un spécialiste de la « ville intelligente et humaine» et vous vous présentez volontiers comme un passeur de mondes. Pourquoi avez-vous fait de la ville votre thème de prédilection ?

Carlos Moreno. Être passeur de mondes, c’est être en contact avec plein de domaines de la science et ses applications et un large écosystème d’acteurs différents. Au quotidien, j’essaie de faire se rencontrer des gens qui ne se fréquentent pas naturellement, pour dépasser les spécialités de chacun. La question de la ville m’intéresse depuis toujours. Je suis né en ville mais fils de paysan colombien, et notre famille a dû quitter la campagne pour la ville, comme des millions de latino-américains. Ma rencontre avec les travaux des grands penseurs de la complexité, comme Edgar Morin, a été déterminante dans mes choix. Ils ont montré qu’il fallait embrasser une vision scientifique beaucoup plus large et m’intéresser avant tout aux intersections.

J’ai d’abord travaillé sur des modèles mathématiques et sur la robotique à sa naissance dans les années 80 avant de mettre au point dans les années 2000 une plateforme numérique pour gérer les infrastructures urbaines complexes. Je me suis ensuite intéressé aux villes à risques. Les villes SEVESO [sites industriels à risque] avaient besoin de nouvelles approches pour alerter la population, mais surtout pour changer les comportements des habitants face à ces dangers. J’ai alors pris conscience que la technologie n’était pas suffisante. Vous pouvez avoir tous les capteurs que vous voulez, si derrière vous n’avez pas une vraie démarche de gestion de crise, d’anticipation, de préparation aux actions, les technologies sont très vite dépassées.

La rédaction de Chut !
Chut ! est un magazine de société qui prend le temps d’observer l’impact du numérique sur nos vies.