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Comment est né le projet Dornell ?

C’est l’un des ingénieurs de l’Inria, lui-même déficient visuel, qui a proposé de se réunir pour trouver une idée qui pourrait l’aider dans son quotidien. Nous nous sommes emparés de ces problématiques pour proposer un outil inclusif, qui s’adapte de manière presque universelle. Nous avons ensuite constitué une équipe pluridisciplinaire, avec des compétences en robotique et haptique, mais aussi en design de matériaux innovants, complétée par des compétences cliniques.

Quel est le principe de cette poignée ?

L’idée est de rendre l’indépendance aux personnes qui ont des difficultés à se mouvoir par elle-même. C’est une poignée multimodale qui s’adapte sur n’importe quel dispositif d’assistance du type fauteuil roulant, canne, déambulateur… L’objectif est de faire comprendre à l’usager où aller, pour l’aider dans sa déambulation. Si vous avez un obstacle qui arrive devant vous, il va falloir vous signaler sa présence et vous indiquer comment l’éviter, soit en se décalant, soit en s’arrêtant. Pour vous faire arriver d’un point A à un point B, en fonction de votre handicap, on va jouer avec plein de sensations pour essayer de donner le plus d’informations à la personne. Si on veut avancer, il faut trouver une sensation qui va nous faire comprendre qu’il faut avancer.

Quelle technologie est utilisée, notamment sur la partie haptique, c’est-à-dire la reproduction des sensations ?

La manette de jeu vidéo par exemple, ne reproduit, elle, qu’un seul type de sensation, d’accélération, qui est déclenché par un petit moteur. Nous reprenons cette technique de moteurs vibrants pour l’aspect navigation : les moteurs vont vibrer sur un doigt ou sur un autre pour indiquer de quel côté il faut aller. Nous travaillons aussi sur la création d’une sorte de vague qui indique où avancer. Nous utilisons par ailleurs des matériaux déformables imprimés très spécifiques. L’idée étant de diriger la déformation du matériau pour donner une information. On peut par exemple appuyer à différents endroits de la main selon l’idée que l’on veut transmettre.

Qu’est-ce que Dornell pourrait changer concrètement dans la vie quotidienne des utilisateurs ?

Il y a des personnes qui, à l’heure actuelle, n’osent pas sortir de chez eux, voire même de leur chambre, quand ils sont en institution. Lorsqu’on est en Ehpad avec des déficiences cognitives et visuelles, on ne peut aller tout seul de sa chambre à la cantine. Nous avons réalisé un essai avec un jeune homme qui est en situation de handicap sévère, avec une déficience motrice très importante, qui se déplace avec un déambulateur et qui est aveugle de naissance. On a équipé son déambulateur de premiers retours haptiques avec des capteurs qui permettent de visualiser des obstacles proches dans l’environnement. Au bout d’un an d’utilisation, il se déplace tout seul. Il est moins isolé, car plus inclus socialement, il a une charge mentale en moins, et il est plus autonome sur des petits trajets. La poignée peut avoir un impact très fort, non seulement sur la mobilité, mais aussi sur l’estime de soi.

Quels sont les plus gros défis technologiques auxquels il faut répondre ?

Nous avons plusieurs challenges. Tout d’abord l’aspect perception : celle de l’usager qui a la poignée dans la main – qu’est-ce qu’il va percevoir du signal qu’on lui transmet ? -, et celle du retour d’informations. Si on sent qu’il y a du stress parce qu’il y a une pression plus importante sur la poignée, il va falloir baisser un peu les intensités des sensations.

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Il y a aussi l’aspect perception de l’environnement : c’est-à-dire comment faire pour géolocaliser la personne. Pour cela, il faut mettre des capteurs sur les cannes, les fauteuils, permettant de percevoir l’environnement et adapter par la suite les tâches de navigation. Il reste encore beaucoup de travail ! Dernière difficulté : la personnalisation. En fonction de ses capacités, il y a des signaux qu’on ne percevra peut-être pas. Il faut donc proposer un panel d’outils aux utilisateurs, et non pas un seul outil unique, figé. 

Est-ce que l’usage de cette poignée pourrait répondre à d’autres problématiques ?

L’idée est à terme de la rendre la plus universelle possible. Vous allez dans une gare, vous voulez aller chercher votre quai ? Vous avez du mal à vous repérer ? Vous prenez la poignée et elle vous guide vers où vous devez aller. Il faut que cela soit le plus représentatif possible et suffisamment générique pour que, assez intuitivement, vous sachiez comment vous diriger. Nous allons aussi essayer d’adapter cette technologie pour faire de la compensation du membre supérieur, grâce à des exosquelettes. Parce que faire bouger un bras, c’est aussi de la navigation ! 

 

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec Inria.