Premier samedi confiné. D’habitude, Thomas, 29 ans, se rend plusieurs fois par semaine à la salle de sport située à quelques minutes de chez lui. Alors, maintenant qu’il doit rester chez lui, il s’est lancé dans un défi sportif un peu particulier : une course virtuelle, organisée par Spartan Race,  entreprise spécialisée dans les courses à obstacles. À l’origine, le 21 mars, un événement devait se tenir au Stade de France. « Quand nous avons dû reporter cette course, nous avons réfléchi : comment maintenir le lien avec notre communauté ? Nous rassemblons plus de 170.000 personnes sur nos pages, des sportifs qui ont toujours envie de se dépasser. Nous avons donc décidé de les défier sur un parcours qu’ils peuvent faire sur 2 m2, en mêlant cardio et exercices typés fitness ou crossfit », nous explique-t-on du côté de l’organisation. Résultat : un « parcours » en 32 étapes, plus redoutables les unes que les autres. Thomas a terminé en 1h20 (les meilleurs mettent deux fois moins de temps). « J’étais fier d’avoir fini, cela m’a donné confiance en moi. Et le fait de savoir que je n’étais pas le seul à relever ce défi ce matin-là m’a galvanisé, je me suis senti moins seul, malgré le confinement ». Avis aux amateurs, la prochaine a lieu le 2 mai, remplaçant la course prévue initialement à Carcassonne.

Se détendre, se dépasser

Selon un sondage Odoxa, 38% des Français continuent le sport en ces temps confinés. Et la pratique de musculation, fitness et gymnastique a été multipliée par deux. Alors, même si elles sont fermées, pour garder le lien avec leurs adhérents et habitués, les salles de sport proposent désormais des entraînements à faire de chez soi. « On s’est dit que tout le monde devait être solidaire. Nous avons décidé de proposer gratuitement des cours et lives, pour éviter que les gens se sentent isolés. Au début, on publiait aussi des listes d’exercices, mais nous avons vite vu que les lives marchaient beaucoup mieux », raconte Jean Bouscatel, co-fondateur de la salle Punch Boxing. Le succès des lives en ligne, il l’explique simplement : « Quand on vous dit ‘fais 20 pompes’, vous en avez vite marre. Le fait de voir un coach, face à vous, même si c’est virtuel, qui fait l’exercice en même temps, pousse à se dépasser. Pour des personnes seules, c’est un moment de contact avec l’extérieur ». Son objectif : un cours par jour. De quoi faire parler de sa salle, qui a multiplié par trois son nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux.

Professeure de yoga active sur Instagram, Lili Barbery-Coulon a eu envie de méditer, au début du confinement. « J’ai annoncé l’ouverture d’un direct le soir même, j’imaginais que nous serions une centaine. Finalement, plus de 3.000 personnes ont suivi les chants de guérison que j’ai proposés, qui n’étaient pourtant pas les plus accessibles », se souvient-elle, surprise de ce succès. Cela devient une habitude, elle se connecte tous les soirs à 18h, avec 10.000 internautes en moyenne. En revanche, pas question de rediffuser ces lives. « Je tiens au caractère unique de l’instant, qui ne peut se dupliquer. C’est magique de se réunir au même moment, avec la même intention », précise-t-elle, publiant néanmoins des résumés, pour ceux qui voudraient tenter l’expérience à d’autres moments.

Recréer du lien, malgré la distance

À travers le numérique, le sport permet de se détendre, se défouler, mais aussi créer du lien, malgré la distance. Arthur Benzaquen est à la tête de Ken Group et du Club Med Gym, qui proposent une soixantaine de cours « live » chaque semaine. Au programme : bootcamp, body attack, stretching… Comme à la salle. « Ces rendez-vous permettent de recréer du lien social. On le voit dans les commentaires, les gens se donnent rendez-vous entre eux, se parlent. Ils apprécient aussi d’avoir un rendez-vous, un horaire à respecter. Ces codes font aussi du bien et rassurent : on sait qu’à 16h, on a un cours qui commence », déclare-t-il. À noter qu’à la fin de chaque cours, les sportifs ont accès à une cagnotte pour aider la fondation de l’APHP. En deux semaines, elle a récolté 40.000 €.

 

« Au-delà du sport, c’est en effet un moment de sociabilité, qui est réduit aujourd’hui. Les gens échangent et rigolent ensemble, c’est un échappatoire pour communiquer avec des personnes que l’on connaît, ou non ! On a l’impression de sortir, de partager la même passion avec d’autres », confirme Gatien Letartre, co-fondateur de la plateforme TrainMe, mettant en lien particuliers et coachs sportifs. Depuis le début du confinement, la jeune pousse a créé un service de coaching en ligne, qu’elle compte bien poursuivre à l’avenir.

Hugo Dermien, dircom adjoint de la métropole de Rouen-Normandie, lui aussi, ne peut qu’acquiescer. Depuis plusieurs années, la collectivité organise des rendez-vous sportifs gratuits à Rouen. Aujourd’hui, la métropole a basculé en numérique. « Nous avons gardé les mêmes disciplines, le même format et les mêmes coachs. C’est toujours gratuit, sans matériel spécifique ou inscription. Sauf que désormais, nous passons par YouTube. La première vidéo, un cours de zumba, a été visionnée plus de 500.000 fois, cela prend donc une autre dimension, au-delà de notre territoire », détaille-t-il. Ce succès, il l’explique simplement : « Le fait d’inscrire quelque chose à son agenda fait du bien. Et je pense que la pratique sportive fonctionne bien à travers les réseaux sociaux et le numérique. On garde une interaction et une socialisation avec le coach, malgré l’écran ». Il suffit en effet de jeter un coup d’oeil aux commentaires pour s’en assurer : « un rayon de soleil en cette période de confinement ». Une internaute écrit même, s’adressant à la coach : « chaque fois que tu parlais à la caméra, je te répondais ».

« Les gens ont envie de se retrouver entre amis, de voir leur coach, d’entretenir du lien. Le fait aussi d’avoir des horaires est en effet important : à 17h, je dois être là, il faut que je me dépêche, sinon je vais rater l’échauffement. On se parle, on s’envoie des coeurs, des petits mots à la fin du cours. Contrairement au sport de compétition qui est à l’arrêt, ce sport d’utilité ludique est très important aujourd’hui », confirme Pascal Duret, sociologue spécialiste du sport, qui enseigne à l’université de La Réunion.

À la découverte de nouvelles pratiques

La période est aussi l’occasion de découvrir de nouvelles disciplines, dont le yoga. « Beaucoup de gens avaient envie de tester et profitent de ce temps pour le faire. Le fait de pratiquer chez soi lève aussi des freins : ceux qui pensent être ridicules ou pas assez souples peuvent se lancer, sans le regard des autres. Cet anonymat peut être confortable lorsque l’on débute », constate Elodie Garamond, fondatrice du Tigre Yoga Club. Évidemment, au-delà du lien social, les bienfaits physiques et psychologiques sont nombreux. « On va respirer, ce qui va détendre le corps, relâcher les tensions… Tout le monde en a besoin, surtout en ce moment ! En étirant le corps, on recrée un espace intérieur, un sentiment de s’ouvrir, de s’aérer à l’intérieur du corps, ce qui est précieux lorsque l’on est privés de l’espace extérieur ». Grâce au sport, via le numérique, on se sent mieux, tout simplement.

Et après ? Gardera-t-on les rendez-vous sportifs entre amis sur Zoom, les cours en live sur Instagram, les rendez-vous virtuels avec un coach sur Facebook ? « Le sport en ligne sera sans doute complémentaire : un moyen d’en faire plus, de réaliser une autre pratique ou de poursuivre l’activité en déplacement, en vacances. Par exemple, s’il pleut, on sait qu’on peut se connecter à telle chaîne YouTube plutôt que d’aller courir. Mais je pense que cela ne remplacera jamais les rencontres physiques ! Le fait de pratiquer à plusieurs, d’aller jouer au basket avec ses amis, d’être contre quelqu’un, ne pourra pas être remplacé par du tout-numérique », estime Romain Sohier, professeur en marketing digital à l’EM Normandie et spécialiste du sport et des pratiques culturelles. En ces temps confinés, le sport via le numérique se révèle donc pratique, vecteur de bien-être et de lien social. Mais une chose est sûre : nous serons tout aussi heureux de nous retrouver, pour faire du sport ensemble, une fois que cette période s’achèvera.

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste