Peut-être avez-vous sorti et dépoussiéré pendant le confinement votre vieille liseuse offerte par belle-maman à Noël 2015 ? Si c’est le cas, vous n’êtes sans doute pas le ou la seul.e. Pendant cette parenthèse un peu irréelle, les mordu.es de lecture, privé.es de leurs librairies, celles-ci ayant dû fermer boutique pendant deux mois, ont cherché à s’approvisionner ailleurs. Si certains ont préféré relire des classiques ou épuiser leur pile à lire, une partie d’entre eux se sont tournés vers le livre numérique. Selon Livres Hebdo, « la plupart des plate-formes de vente de livres numériques [ont enregistré] des hausses d’activité de 75 à 200% » début avril.

A Bookeen, une entreprise commercialisant des liseuses et des e-book, « la hausse des ventes de livres numériques s’est révélée très forte, de plus de 50% par rapport au mois d’avant », explique son fondateur Michaël Dahan. Et si la vente d’appareils a été freinée par la fermeture des boutiques physiques, celle sur les sites en ligne a été multipliée par quatre. « Le marché croît naturellement au fil des années mais nous avons remarqué une accélération liée au confinement. Le livre numérique est devenu une véritable option parmi d’autres », assure l’entrepreneur.

Un développement difficile

Le marché du livre numérique aurait-il enfin décollé ? Jusqu’à présent, la progression était légère et, finalement, assez timide, loin des attendus des éditeurs et des spécialistes du secteur au moment de la création et du lancement des ebooks. Dans son baromètre 2017 de l’offre de livres numériques en France, le cabinet KPMG précisait ainsi que pour un tiers des éditeurs, le chiffre d’affaires numérique représentait seulement 2 à 3% de leur CA total et pour 36% d’entre eux, cette part se situait entre 4 et 10%. « Malgré une tendance à la hausse, le développement du livre numérique n’est pas celui auquel on pouvait s’attendre il y a quelques années, en particulier au moment du pic de 2012. Il se réalise toujours lentement et prudemment », écrivait alors Joëlle Tubiana, associée KPMG, responsable du secteur Edition.

Les bons chiffres de 2020 vont sans doute se révéler encourageants et pourraient illustrer une nouvelle impulsion de ce secteur encore marginal dans le monde du livre. « Jusqu’à présent, nous frôlions une croissance à deux chiffres. Depuis, même plusieurs mois après le déconfinement, elle dépasse les 10%. Certes, nous sommes loin de certains domaines de l’IT pour lesquels les croissances sont multipliées par dix rapidement, mais nous sommes l’un des secteurs les plus dynamique dans le livre », justifie Michaël Dahan, fondateur de Bookeen.

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Mieux vaut cependant ne pas s’enflammer. D’une part, l’été est souvent propice à l’achat d’ebooks. Les grands voyageurs et lecteurs aiment en effet alléger leur valise en emportant avec eux leur liseuse. Les chiffres de septembre pourraient être moins favorables. Mais surtout, si le confinement a créé ou révélé un nouveau besoin des consommateurs, ce dernier reste modeste. Depuis mai, les lecteurs ont bien repris le chemin de leurs librairies préférées.

Un succès en trompe-l’œil ? 


Pour Bertrand Legendre, professeur en sciences de la communication et auteur de l’article « Ce que le Covid-19 fait au numérique », un tel succès ne pouvait pas durer. Selon lui, deux grands types d’ouvrages avaient profité de cette période si particulière. Avec des parents contraints d’assurer eux-mêmes l’enseignement à la maison, les ventes de livres numérique en parascolaire avaient connu une augmentation significative. Mais surtout, « l’engouement actuel [ndlr : pendant le confinement] que connaît le livre numérique bénéficie essentiellement aux titres gratuits », les lecteurs s’étant rabattus sur les nombreuses ressources mises en libre accès par les bibliothèques, voire par les éditeurs eux-mêmes.

Le coût est en effet un élément essentiel pour expliquer les difficultés rencontrées par le marché du livre numérique. Les clients ne sont pas prêts à payer autant pour un ouvrage papier que pour un ebook. Les éditeurs l’ont d’ailleurs bien compris et cherchent à s’adapter, en fixant un prix inférieur de 25 à 30% au livre papier. Mais pour les lecteurs, il reste encore trop élevé.

C’est d’ailleurs un constat qu’avait déjà réalisé, dès les débuts de l’ebook, Mathilde Miguet et Françoise Paquienséguy, autrices en 2015 du livre Lectorat numérique aujourd’hui : pratiques et usages. Elles avaient mené entre 2011 et 2013 une enquête auprès d’une cinquantaine de lecteurs de livres numériques. Et déjà, selon Mathilde Miguet « une grande partie des personnes interrogées optaient pour les livres libres de droit. Le prix du livre numérique reste rédhibitoire, voire bloquant, pour que cela se développe de façon conséquente.» Le coût du renoncement au papier s’avère donc bien plus élevé.

Et avec le prix unique du livre numérique, les plateformes françaises n’ont que peu de marge de manœuvre, contrairement aux revendeurs anglo-saxons par exemple qui peuvent jouer sur cette variable. L’ebook représente ainsi 20% des ventes du livre aux Etats-Unis contre seulement 8% en France.

Le livre papier, encore un objet « sacré »


L’objet physique et matériel aurait ainsi beaucoup plus de valeur aux yeux des lecteurs. « Dans le panel de personnes que nous avons interrogées, beaucoup préféraient acheter en version papier la dernière nouveauté. Ils se disent que s’ils n’ont pas le livre sous forme physique, on peut leur retirer. Et surtout, ils n’ont pas la possibilité de les prêter. Or, quand on aime un livre, on aime le partager », complète l’enseignante-chercheuse.

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Il est d’autant moins facile pour le numérique de s’imposer dans l’Hexagone que les librairies quadrillent le territoire. La plupart des habitants trouvent un de ces commerces à moins de quarante minutes de chez eux. Par conséquent, ce sont donc vers les ouvrages moins accessibles que les lecteurs de numérique se tournent. « Les lecteurs que j’interrogeais achetaient souvent des livres en langue étrangère, qu’il est plus difficile de se procurer en librairie. C’est finalement un achat par défaut parce qu’ils ne peuvent pas l’avoir en papier », explicite Mathilde Miguet.

Attention, la liseuse est amenée à s’installer encore davantage dans la vie quotidienne des lecteurs. Les achats progressent. Mais si l’ebook peut le compléter, il ne remplacera jamais le livre papier qui a encore de beaux jours devant lui.

Eva Mignot
Eva Mignot
Plume Journaliste