« C’est grâce à des comptes que j’affectionne particulièrement que j’ai découvert les #drawthisinyourstyle », raconte Manon, 22 ans, designeuse et @thetimetodraw sur Instagram. Ces défis, qui consistent, à partir d’un même modèle, à produire un dessin sans se départir de son style puis à le poster avec un hashtag dédié afin d’admirer l’air de famille de l’ensemble des réalisations, n’ont pas attendu 2020 pour foisonner sur le réseau de partage d’images. Mais la réclusion à domicile imposée par le Covid-19 a amplifié leur viralité. Si la jeune femme a « longtemps été spectatrice de ces challenges », le confinement lui a fait sauter le pas. « L’occasion était parfaite pour rejoindre le mouvement. » Car, même si « chacun·e se retrouve dans un tableau de centaines de créations », il ne s’agit pas d’une expérience à vocation purement esthétique. C’est surtout « une démarche sociale », souligne Romain Sohier, spécialiste des communautés virtuelles.

Défi #drawbrianscabin lancé par @brejanz le 7 avril

Pour preuve, le 20 avril, Manon postait sa version de « la cabane de Brian » (#drawbrianscabin), défi lancé une semaine auparavant par l’artiste @brejanz, dont elle apprécie « le style graphique » ; le lendemain, elle publiait sur sa page sa variante à l’aquarelle d’un toit orléanais, sur la suggestion de la marque de « chevalets nomades » @stablo.france, dont elle partage « les valeurs artisanales ». Idem pour Vivien, Allemande de 51 ans, qui travaille dans l’informatique et affiche ses créations diaprées sous le pseudo @vivien_arts. Elle a participé au #drawbrianshut comme au #drawbrianscastle, de @brejanz, au #stablodrawchallenge, au #nivotwehouse, défi lancé par @nivotwe à partir d’une photo de @xooo36ooox, ainsi qu’au #melsforesthome, créé par @famee_design, parce qu’elle les suit comme les apprécie : « Je ne le ferais pas avec des comptes que je n’aime pas. » Rien d’étonnant à ce que ces choix soient ciblés. « Comme tous ces challenges sur internet, il y a toujours un lien fort à la base, un déclencheur, que ce soit un·e ami·e ou un·e influenceur·se, qui fait qu’on va accepter de rejoindre ou pas un événement », analyse le professeur assistant en marketing digital à l’EM Normandie.

Faire le vide et le voyage

Autre raison, ancrée dans l’actualité, de se lancer dans ce challenge imagé : les heures à tuer. « Merci Brian de me tenir occupée 😂 », écrit ainsi Vivien sous sa peinture du #drawbrianscastle. « Le confinement est un catalyseur », abonde Romain Sohier. Manon est rentrée au début de l’année d’Amsterdam, où elle vivait, pour trouver un travail à Nantes, sa ville de naissance. Sa recherche d’emploi suspendue en raison du coronavirus, elle en a profité pour se reconnecter avec sa passion.

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C’est en outre un bon moyen d’échapper à la sensation d’enfermement. « Le dessin a toujours été une façon de m’évader », appuie Manon. « Dessiner me vide, m’absorbe entièrement. J’ai besoin de me sentir complètement disponible, car, même si l’expérience rend la tâche moins ardue, il faut, à chaque fois, oublier la manière dont les mots fragmentent les choses pour ne retenir que les chemins tracés par la lumière », décrivait avec finesse la narratrice de Tristan (Sabine-Wespieser Éd., 2018), roman de Clarence Boulay. À ses abonné·e·s Instagram cherchant à « [se] changer les idées », Sandrine Chesnel, journaliste qui manie aussi le pinceau, recommande fortement « de rejoindre un de ces challenges de dessin » : « Ça détend parce que ça fait penser à autre chose. »

D’autant que manier ses pastels, son feutre ou son crayon en prenant part à un défi #dtiys permet non seulement de se couper du monde extérieur anxiogène, mais aussi, paradoxalement, de voyager. Après tout, rappelle Manon, il s’agit de « [s]e confronter à un exercice, pas si simple, celui de retranscrire l’atmosphère d’un lieu que l’on ne connaît pas, via une image ». Une bouffée d’air baroudeur à une période où l’on ne peut, en France, se promener que dans un cercle d’un kilomètre autour de son domicile. « Le fait d’être limité·e dans nos déplacements favorise l’intérêt pour ces groupes virtuels de partage. »

Expérimentation ludique

La compétition n’est ici pas de mise et le partage le maître-mot. Vivien n’était même pas au courant que sa participation au #stablodrawchallenge apparaissait, avec ses 148 likes, dans les « meilleures publications » de ce challenge dessiné. Bien sûr, l’aspect défi n’est pas à négliger. Mais plutôt que de booster son ego à l’aide d’un classement final, l’optique est de progresser. « J’ai […] décidé de sortir de ma zone de confort », légende l’informaticienne sous sa contribution au #nivotwehouse challenge. « J’avais pour objectif d’expérimenter le travail du ciel et le #stablodrawchallenge est tombé à pic », me dépeint également la designeuse, peu habituée en outre à ce type de perspective.

En date du 27 avril, la contribution de @vivien_arts au #stablodrawchallenge apparaissait, avec alors 148 likes, dans les « meilleures publications » de ce défi dessiné (2e ligne, 3e colonne). Le 29 avril, l’algorithme faisait poindre celle de @thetimetodraw (113 likes) au centre de cette composition de neuf « meilleures » images.

Bien sûr, les contributeur·rice·s ne manquent pas de s’observer. Mais sans se jalouser. C’est pour apprendre – Manon a ainsi découvert des comptes plus « experts » proposant des tutoriels de dessin en ligne, lui permettant de s’améliorer. Ou bien pour savourer la diversité des interprétations. « Ce que j’apprécie, c’est de voir la manière dont chacun a saisi l’atmosphère de la photographie en gammes de couleurs, tracés, finitions et comment le ressenti devant un même modèle peut être totalement différent », s’émerveille la Nantaise. Vivien me confie avoir eu également hâte de passer en revue la myriade de façons dont les autres participations différeraient de la sienne et de l’image qu’elle avait initialement en tête.

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Voilà pourquoi Romain Sohier parle de « microsocialité » et de « microcommunauté » : « On va s’enrichir mutuellement. On est dans la coconstruction de valeurs et d’une même pratique de dessin communautaire. » Chacun·e à sa façon participe à cette aventure collective, les un·e·s en élaborant les défis, les autres avec leur palette de couleurs, d’autres encore en faisant défiler et, si affinités, likant ou commentant les créations, voire en en suivant les auteur·rice·s. Derrière cet intérêt partagé pour le dessin, s’esquisse donc une expérience sociale prolongée, aussi communautaire qu’engagée : un petit monde, qui a l’avantage de faire tomber les frontières. « Je m’amuse avec ces défis, retrace Vivien, parce que j’ai le sentiment, malgré l’isolement dû au coronavirus, de faire partie d’une équipe mondiale. »

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois
Journaliste fluide
Le numérique ne modifie pas que virtuellement notre environnement comme nos manières de vivre. Décrypter ces évolutions humaines en cours et leurs petits impacts faussement anecdotiques me passionne.