Comment se passe la première fois ? Qu’est-ce qu’un bon coup ? Quelle contraception utiliser ? Des questions qui peuvent tarauder les adolescent.e.s, à l’âge des premiers émois et des premières fois. Pour y répondre, des créateur.trice.s de contenus, et notamment sur YouTube, se sont emparé.e.s du sujet. « L’éducation sexuelle continue de passer par l’école, par la famille, par les pairs, et on est dans une génération d’accès à internet, donc évidemment, ça passe par internet », nous explique Caroline Janvre, psychologue, sexologue, et intervenante en éducation à la sexualité.

Dans ces vidéos face caméra, les Youtubeuses (en majorité des femmes) répondent aux questions de leurs abonné.e.s ou prodiguent leurs conseils sur les questions de sexualité. Douleurs, performances, désir et plaisir, consentement, contraception… Les sujets sont variés et le ton léger. « Je pense que c’est tabou, on n’ose pas poser des questions à ses parents, aux profs… On en discute entre copains, mais qui n’ont pas forcément plus d’expérience », analyse Nadia Richard de la chaîne Utile Futile qui répond aux questions de ses 242 000 abonné.e.s, dont la tranche d’âge oscille entre 14 et 25 ans.

Camille Lorente, alias Queen Camille sur YouTube et 127 000 abonné.e.s, a commencé à parler de sexualité en reprenant la rubrique « sexo » du média en ligne Madmoizelle en 2018. « On a ressenti le besoin de faire plus d’éducation sexuelle, on s’apercevait que les gens n’avaient pas les bases. Et c’était important dans le contexte post-#MeToo » explique-t-elle. Des lacunes qui ont des conséquences selon Camille Lorente : « au mieux on baise mal, au pire ça peut mener à des agressions sexuelles ». Pour Nadia Richard, ce manque d’éducation sexuelle réside aussi dans les sujets abordés : « on parle peu de plaisir, de consentement, de harcèlement.. Et encore moins de détails techniques ! »

Les ados vont sur YouTube parce qu’ils n’ont pas de réponses ailleurs, ou pas sur ce ton-là.

Camille Lorente, alias Queen Camille sur YouTube

L’éducation sexuelle, encore trop souvent absente des établissements scolaires

Si l’éducation à la vie sexuelle et affective est censée être obligatoire depuis la loi de 2001, la réalité est plus complexe. Selon une enquête du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) en 2016, 25 % des écoles élémentaires, 11 % des lycées et 4 % des collèges déclarent n’avoir mis en place aucune action ou séance d’éducation sexuelle. Une disparité qui dépend des établissements et des régions, selon Dr Kpote, auteur et animateur prévention sur la vie affective et sexuelle depuis 20 ans : « parfois il y a très peu d’associations, un Planning Familial très restreint avec peu de temps pour intervenir. »

Pour les adolescent.e.s, qui ont grandi avec internet, YouTube reste un lieu comme un autre pour chercher des informations à travers des figures rassurantes. « Je suis un peu le docteur Love, je joue les grandes sœurs, mais bon c’est un peu prétentieux de dire que j’ai ce rôle-là, j’essaye de donner des conseils », déclare Nadia Richard. « Les ados vont sur YouTube parce qu’ils n’ont pas de réponses ailleurs, ou pas sur ce ton-là. Je pense que j’avais ce rôle de grande sœur, que je mettais en confiance » analyse Camille Lorente.

Pour le Dr Kpote, l’éducation à la sexualité reste au final quelque chose d’assez intime. « On pense leurs besoins dans notre position d’adulte. Il peut y avoir un discours pour les personnes concernées par des discriminations comme l’orientation sexuelle ou la transidentité où ils peuvent se reconnaître dans d’autres personnes qui témoignent », détaille-t-il. Ainsi, pour des adolescent.e.s qui sortent du cadre hétérosexuel cisgenre, YouTube peut apporter des réponses plus spécifiques. « Une question qui revient tout le temps, c’est comment on se protège lors d’un rapport lesbien ? Les filles ne le savent pas, et n’osent pas poser la question », ajoute Nadia Richard.

L’objectif de l’éducation à la sexualité, c’est que chaque personne puisse faire des choix éclairés selon ses outils.

Caroline Janvre, psychologue, sexologue

L’éducation sexuelle, pour le meilleur… et pour le pire ?

Pourtant, la grande majorité de ces Youtubeuses sexo ne sont ni gynécologues, ni sexologues… Et certains propos peuvent être pris au pied de la lettre. « J’ai toujours peur de dire des choses fausses, je précise toujours que je n’ai pas la science infuse, qu’on a le droit de ne pas être d’accord avec moi… J’évite de prendre position sur un sujet que je ne maîtrise pas, comme la médecine », explique Nadia Richard. Car sur certaines de ces vidéos qui traitent de sexualité, l’expérience personnelle se transforme en vérité générale.

« C’est un métier qui ne s’invente pas du jour au lendemain. Il y a plein de gens qui ne se rendent pas compte qu’en face d’eux, il y a du vécu, et que ça peut soulever des choses difficiles », résume Dr Kpote. Pour Caroline Janvre, il est important de parler de sexualité tout en sachant d’où l’on se situe. « Il y a énormément de normes qui passent sur ce qui est censé être attendu des adolescent.e.s. L’objectif de l’éducation à la sexualité, c’est que chaque personne puisse faire des choix éclairés selon ses outils », explique-t-elle.

Ainsi, l’éducation à la sexualité sur YouTube peut renforcer des normes de genre déjà existantes, ou entraîner la culpabilisation. « Beaucoup de jeunes filles surtout, et de plus en plus de garçons, se sentent coupables de s’envoyer en l’air. “Est-ce que je suis une pute ? Est-ce que je suis une salope si je fais ça ? Est-ce que je me respecte ?” », raconte Nadia Richard. La plateforme de vidéos, comme tous les réseaux sociaux, reste difficile à modérer et comporte tous les discours et leur contraire. « Si un masculiniste fait des vidéos où il explique aux filles qu’il faut se forcer à sucer, ce ne sera pas bénéfique. Comme dans tous les médias, il faut checker d’où vient l’information », résume Camille Lorente

Pauline Ferrari
Pauline Ferrari
Journaliste Tech
Mes domaines de prédilections : nouvelles technologies, féminismes, sexualités, cultures web et tréfonds d'internet.