« Lors de mes pauses aujourd’hui, j’ai étendu une lessive et passé l’aspirateur. Je ne suis même pas sûre que mon mari s’en rende compte quand il va rentrer ce soir », affirme un brin amer, Sophie, en cette veille de rentrée. Assistante RH et mère de deux enfants de 5 et 3 ans, elle a obtenu, quelques mois avant le déclenchement de la crise sanitaire, un jour de télétravail hebdomadaire, puis elle a travaillé à plein temps chez elle pendant le confinement et va passer à deux jours par semaine à partir de septembre. Si elle apprécie la souplesse que le télétravail procure et le gain de temps gagné dans les transports franciliens, Sophie en voit aussi les limites, notamment sur la répartition des tâches domestiques.

Le confinement, un révélateur

Le confinement au printemps a poussé la situation à son paroxysme, en généralisant le télétravail à 100 % pour les professions qui pouvaient y avoir recours. « C’est comme l’accouchement. On est contente de l’avoir fait, mais de là à repasser par-là… », lance Élodie, graphiste indépendante près de Toulouse et mère d’une fille de 4 ans. Elle craint comme beaucoup en cette rentrée une deuxième vague de l’épidémie et le retour de l’« école à la maison ». Après avoir testé le télétravail à domicile à 100 % à ses débuts, elle a opté pour rejoindre un espace de coworking pour avoir « des horaires de bureau et des discussions autour de la machine à café ». La crise sanitaire l’a obligée à revoir momentanément ses plans  : « je m’occupais de notre fille le matin et mon conjoint l’après-midi. Sur le papier, c’est 50-50. Mais à moi l’école à la maison, et à lui la sieste ! Ma charge mentale a explosé. » Une situation croquée par la dessinatrice Emma, qui avait popularisé cette notion de charge mentale il y a trois ans, dans son dernier billet « Il suffira d’une crise ».

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Une étude réalisée par l’INED (Institut national d’études démographiques) pendant le confinement vient le confirmer : « pendant la pandémie, le télétravail a souvent été présenté dans le débat public comme un privilège qui protège des risques sanitaires et bénéficie davantage aux cadres. Il s’exerce pourtant dans des conditions inégales en fonction du lieu de vie et de la position sociale du ménage, ainsi que du sexe. » Ainsi, « plus souvent entourées d’enfants (48 % des femmes en télétravail vivent avec un ou plusieurs enfants au moment du confinement, contre 37 % des hommes), les femmes disposent moins souvent d’une pièce à elles, note l’étude. En moyenne, un quart des femmes télétravaillent dans une pièce dédiée où elles peuvent s’isoler contre 41 % des hommes. (…) Les écarts entre les sexes atteignent des niveaux maximaux au sein du groupe des cadres : 29 % des femmes cadres disposent d’une pièce spécifique dédiée au travail contre 47 % des hommes cadres. » Sophie en a fait l’expérience : « je travaillais dans le salon au milieu des enfants et mon conjoint dans la chambre, porte fermée. Je me suis demandée pendant toute cette période pourquoi mon travail comptait à ce point pour du beurre, alors même que je gagne plus que lui. » La crise sanitaire « amplifie le travail non payé des femmes », comme l’appelle l’OCDE, alors qu’elles consacrent déjà deux heures de plus par jour aux tâches domestiques que les hommes.

Comme le temps partiel

Mais les risques que fait peser le télétravail sur l’égalité femmes-hommes ne datent pas du confinement. La sociologue Frédérique Letourneux a interrogé une cinquantaine de femmes graphistes, journalistes pigistes et télé-secrétaires dans le milieu des années 2010 pour sa thèse « À distance — Enquête sur les formes contemporaines du travail à domicile ». La question de l’égalité femmes-hommes y est déjà bien présente.

« Comment dire “je suis en train de travailler” et donc “je ne peux pas faire autre chose”, quand on travaille chez soi ? Il faut se sentir légitime à revendiquer une identité professionnelle, notamment pour celles et ceux qui télétravaillent à 100 %. Et les femmes semblent avoir plus de difficultés à y parvenir », analyse la chercheuse. Le pourcentage de télétravail dans une semaine, le statut salarié ou d’indépendant, la présence d’enfants dans le foyer, mais aussi les aspirations individuelles peuvent néanmoins beaucoup faire bouger la donne.

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Frédérique Letourneux fait aujourd’hui le parallèle avec le temps partiel et craint que les managers proposent sur le long terme davantage le télétravail aux femmes qu’aux hommes et/ou que les femmes soient plus enclines à le demander. « Elles peuvent se retrouver dans des injonctions contradictoires à télétravailler le mercredi tout en s’occupant des enfants », souligne la sociologue qui s’interroge sur un regain d’invisibilité à terme du travail des femmes.

Créer « un chez soi de travail », comme l’appelle Frédérique Letourneux, ne va, il est vrai, pas de soi : « la délégation auprès de l’entourage du cadre et du respect du cadre de travail doit faire l’objet d’une négociation au sein de la famille. Mais ce n’est guère évident de le poser d’emblée. » La chercheuse voit malgré tout un bénéfice au confinement : « en nous mettant dans des conditions extrêmes, il a permis de mettre le sujet du télétravail sur la table et d’élaborer des chartes au sein des entreprises, de fixer des garde-fous, comme le droit à la déconnexion, de manière plus collective. » De là à établir des chartes familiales aussi ? Sophie n’est pas loin de le penser : « il faut davantage communiquer avec son conjoint pour fixer des règles claires ». Avant d’ajouter : « quoi qu’il en soit, le télétravail, c’est bien, mais pas tout le temps et pas quand les enfants sont à la maison ».

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Rédactrice en chef de Chut ! au format papier