Le « traçage » pour lutter contre l’épidémie ? « Pas dans notre culture », assénaient Christophe Castaner et Édouard Philippe, début avril. Quelques jours plus tard, le ministre de l’Intérieur ouvre publiquement la porte. « S’il permet de lutter contre le virus et si, évidemment, il respecte nos libertés individuelles, ce sera un outil retenu et soutenu par tous les Français », indique-t-il, en interview dans le 20 Heures de France 2. Puis, ce mercredi 8, Olivier Véran, ministre de la Santé et Cédric O, secrétaire d’État au numérique, confirment les intentions du gouvernement : le projet « StopCovid », une application sur smartphone qui permettrait de « prévenir les personnes qui ont été en contact avec un malade testé positif, afin qu’elles se fassent tester elles-mêmes, et si besoin qu’elles soient prises en charge très tôt, ou bien qu’elles se confinent », précisent les deux ministres dans une interview au Monde.

« Respectueux de la vie privée »

Les solutions numériques testées jusqu’ici dans les pays précurseurs en la matière, en Asie, sont diverses. L’exemple qui tient la corde en France, et plus largement en Europe : l’expérience singapourienne et son « Trace Together ». Cette appli alerte les utilisateur.trices qui croisent une personne infectée, à moins de deux mètres et pendant plus de trente minutes, grâce aux échanges automatiques Bluetooth.

Le projet français s’appuiera sur les travaux d’un groupement de 130 chercheuses et chercheurs, dont certain.es  issu.es de l’Institut national pour la recherche numérique (INRIA) qui veulent élaborer en commun des applications de « contact tracing ». Précision importante : ces applis seront « respectueuses de la vie privée ».

C’est bien tout le débat : comment allier la protection de la vie privée à la rapidité permise par l’outil numérique à grande échelle (le « contact tracing » se pratique sinon déjà, par de véritables enquêtes menées par des épidémiologistes, par téléphone, pour retracer les fréquentations des malades). Le Bluetooth est, dans cette perspective, une option plus acceptable. Le principe : que deux appareils dotés de la même application se « reconnaissent » quand ils se trouvent à proximité. Ce qui n’implique pas de connaître le lieu où ces données sont recueillies. Cette technologie est moins intrusive que le GPS qui géolocalise le smartphone et ses déplacements.

« Installation volontaire »

Aux côtés des masques et des tests, le contact tracing fait désormais partie des outils pour accompagner le déconfinement. Avec les questionnements sur le respect des libertés individuelles qui l’accompagnent. Ligne rouge que le gouvernement se trace : ne faire reposer le dispositif que sur le consentement des utilisateurs.trices. « Nous ne travaillons que sur l’hypothèse d’une installation volontaire de l’application », assure Cédric O.

Il peut sembler acquis : 80 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage commandé par une équipe de recherche britannique qui travaille sur ces solutions envisagent de télécharger une appli du genre. Et c’est heureux, car la technique n’a de sens que si elle est partagée par le plus grand monde. Si personne ne télécharge l’appli, pas de « contacts tracés » possibles.

L’installation volontaire constitue par ailleurs un pré-requis exigé avec constance par la Commission nationale « informatique et libertés » (CNIL). Un dispositif qui ne pourrait être qu’« à durée limitée », tout en s’appuyant sur le « consentement libre et éclairé », selon la présidente de l’institution, Marie-Laure Denis.

« Stigmatisation numérique »

« La situation actuelle, l’anxiété de la période sont de puissants éléments de fabrique du consentement. Le virus affaiblit nos défenses immunitaires par rapport aux dangers qui guettent les libertés publiques », prévient le journaliste spécialiste de la surveillance numérique, Olivier Tesquet*. Quand Marie-Laure Denis rappelle que « le fait de refuser d’installer cette appli ne doit avoir aucune conséquence », des associations telles que la Ligue des droits de l’homme ou la Quadrature du net mettent en garde : « La notion de consentement libre est incompatible avec la pression patronale ou sociale qui pourrait exister avec une telle application, éventuellement imposée pour continuer de travailler ou pour accéder à certains lieux publics », craignent-elles dans un communiqué commun de l’Observatoire des libertés et du numérique (OLN). « D’autant que les personnes les plus exposées au virus sont celles qui continuent à travailler, dans les catégories d’emploi les plus défavorisées. Attention à la stigmatisation que ces outils numériques peuvent produire », détaille Olivier Tesquet.

État permanent

La prudence exprimée par le gouvernement, par le volontariat et l’anonymisation des données, sur lesquelles les garanties techniques n’ont pas été exposées, ne convainc pas les défenseurs des libertés. « L’atteinte au respect de la vie privée et au secret médical est susceptible d’être disproportionnée compte tenu de l’inefficacité de la mesure en matière de santé publique », pose le même OLN.

D’autant que si l’appli de « contact tracing » concentre les attentions, d’autres techniques de surveillance numérique se développent en ces temps d’épidémie. Les opérateurs de téléphonie mobile cartographient les départs en maison secondaire grâce à la géolocalisation des portables. Un partenariat a été noué sur les déplacements de population entre Orange et l’INSERM, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale. Palantir, entreprise américaine au parfum de souffre, en raison de sa collaboration avec la CIA et son appui apporté à la politique anti-migrants de Donald Trump, est sur les rangs pour améliorer les allocations de ressources (lits, médicaments) à l’AP-HP, l’ensemble des hôpitaux publics parisiens grâce à ses logiciels spécialisés dans l’analyse de données. Le tout quand les drones de la police tournent autour de certaines villes de France pour vérifier le respect des consignes de confinement…

En temps de crise, la question est toujours brûlante : ces accrocs aux libertés individuelles ne dureront-ils que le temps de l’épidémie ou, à l’image de l’état d’urgence décrété à la suite des attentats terroristes et, ensuite, coulé dans une loi, constitueront-ils un état permanent ?

 

*Auteur de « A la trace », éditions Premiers Parallèles, 2020.

Sylvie Fagnart
Sylvie Fagnart
Plume Journaliste