Cet été, Cédric O, le secrétaire d’État chargé de la Transition numérique a fait une déclaration qui n’est pas passée inaperçue, en évoquant la pollution du numérique. « Il faut que l’on apprenne, en tant que consommateur, à éviter de regarder des vidéos de manière un peu compulsive », lance-t-il, ajoutant : « Est-ce que l’on a besoin de regarder autant de vidéos ? Est-ce que l’on a besoin d’envoyer autant d’e-mails ? » De quoi nous interroger. Est-ce vrai ? Est-on coupables d’une consommation numérique, qu’elle soit personnelle ou professionnelle, déraisonnée ?

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C’est un fait, le numérique pollue. Sans doute plus que la plupart des individus ne le pensent. Selon The Shift Project, « la part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre a augmenté de moitié depuis 2013, passant de 2,5 à 3,7 % du total des émissions mondiales ». Dans l’empreinte carbone moyenne d’un Français, l’achat et l’usage d’internet et de technologies pèsent environ 10 %, derrière la voiture et l’énergie, mais devant l’habillement, l’avion et l’équipement de logements.

Cinq heures par jour sur les écrans

Il est certain que nous passons tous beaucoup de temps sur les écrans. 4h52 par jour selon une étude de l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité, relevant une hausse de l’inactivité physique. Mais alors, est-on fautifs d’une pollution que nous ne soupçonnons pas ? « C’est prendre le problème à l’envers, par le petit bout des usages, exactement lorsque l’on a culpabilisé les consommateurs avec les écogestes liés à l’environnement. Tous ceux qui les ont pratiqués sont d’accord : mieux vaut éviter de laisser les veilles allumées. Néanmoins, ce n’est pas le plus gros poste énergétique à l’échelle d’un foyer. Depuis les années 1970, il est demandé au consommateur de maîtriser sa demande énergétique, de contrôler ses usages et ses pratiques, alors que l’on sait pertinemment que les principaux postes de consommation et de pollution viennent des industries. C’est un schéma que l’on connaît depuis longtemps : s’attacher au maillon le plus faible de toute cette chaîne d’usages, l’individu », pointe Laurence Allard, chercheuse à l’université Paris 3, qui travaille justement sur la sobriété numérique. Les individus, tout au bout de la chaîne, ne sont donc pas les premiers pollueurs dans ce secteur.

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Un avis que partage Vincent Courboulay, directeur scientifique de l’Institut du numérique responsable et enseignant-chercheur à l’université de la Rochelle. Une telle déclaration est à ses yeux contre-productive. « Je trouve cela trop facile de dire que les Français boivent trop de soda, prennent trop la voiture, fument trop, regardent trop de vidéos. Pointer du doigt un comportement sociétal, qui est mondialisé et organisé, ne sert à rien, en particulier si l’on n’explique pas clairement au citoyen les impacts du comportement. Je trouve bien plus inquiétant de savoir que les opérateurs travaillent déjà sur la 6G pour 2028. En considérant que le chiffre avant le G doit augmenter tous les dix ans, on décorrèle le besoin de l’usage, en dehors du bon sens scientifique et citoyen », souligne-t-il. Le maître de conférences se pose également la question de l’utilisation du « trop » : comment le quantifier ?

Numérique et business

« Le numérique dans le business a pour effet d’accélérer les flux de marchandises, de personnes et les flux monétaires. Cela permet des types de fonctionnements impossibles auparavant, comme délocaliser des bouts d’entreprises aux quatre coins du monde pour réduire les coûts, fonctionner à flux tendu et pousser à la consommation. Tout cela a un impact environnemental, à mon sens bien pire. Partout, y compris aux toilettes ou à la station service, des écrans diffusant des publicités en continu captent nos cerveaux, pour remplir les interstices jusqu’à la vie privée des personnes. Et ce n’est pas en culpabilisant les gens en permanence et en les poussant à regarder moins de vidéos en streaming que tout cela va s’arranger, même s’il faudrait en effet réduire la consommation de vidéo », confirme Françoise Berthoud, ingénieure de recherche en informatique et directrice du groupement de service EcoInfo, du CNRS, spécialisée sur les analyses de cycle de vie, les déchets électroniques et l’obsolescence. Des efforts individuels seront donc bienvenus, mais non suffisants.

En cause : la fabrication des terminaux

D’autant que la principale source de la pollution numérique n’est pas tant liée à l’usage qu’aux équipements utilisés. « L’essentiel des impacts est lié à la fabrication des appareils électroniques, notamment à l’extraction des matières et minerais nécessaires à construire les tablettes, téléphones, ordinateurs, TV et objets connectés, et à leur transformation en composants électroniques. Le geste principal à privilégier est donc d’acheter moins d’équipement et de les conserver plus longtemps, en favorisant le ré-emploi autant que possible, en achetant reconditionnés, en acceptant de garder son smartphone trois ans plutôt que deux. Il suffirait que les opérateurs, qui incitent les consommateurs à changer de smartphones tous les deux ans passent à une durée de référence d’abonnement à 36 mois ! », s’agace Frédéric Bordage, expert du numérique responsable et fondateur de GreenIT. Selon l’étude « Empreinte environnementale du numérique mondial », réalisé en 2019 par Green IT, les équipements utilisateurs totalisent 59 à 84 % du total des impacts. Au total, le monde compterait 34 milliards d’équipements informatiques. Et cela ne fera que croître : les objets connectés se multiplient, ils seraient déjà des milliards en 2019. Un chiffre qui pourrait passer à 35 milliards d’ici 2030, pour l’Institut Idate Digiworld.

Des usages plus ou moins énergivores

Le conseil est donc clair : limiter les achats électroniques au nécessaire, privilégier la seconde main, et les conserver autant que possible. Frédéric Bordage en liste d’autres, pour ceux qui souhaiteraient réduire leur empreinte liée au numérique, et ce ne sont pas forcément ceux évoqués par le secrétaire d’Etat : « Éteindre sa box lorsqu’on ne l’utilise pas. Et, si l’on regarde la télévision, passer si cela est possible par la TNT : passer par un décodeur et donc internet pour regarder la télévision, c’est 100 % d’impact réseau évitable. La bande passante n’est pas occupée que par Netflix, c’est surtout la télévision qui est responsable ». Le rapport de GreenIT recommande de réduire la taille des écrans plats, dont la taille moyenne double depuis 2010. Finalement, avec tous ces gestes au quotidien, s’empêcher de regarder quelques épisodes de série en VOD ne serait pas la priorité.

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Quid des mails, souvent pointés du doigt comme polluant inutilement ? « Dire cela, c’est du greenwash ! Bien sûr, cela ne fait pas de mal de supprimer des mails inutiles, mais pourquoi inciter à le faire absolument, alors qu’une vidéo stockée pèse beaucoup plus lourd et est si facile à supprimer ? Pourquoi se focaliser sur le mail ? Dans le cycle de vie d’un courriel, le stockage est l’étape la moins impactante, le vrai sujet serait de moins en envoyer, et de réduire par la même occasion la charge cognitive », estime Frédéric Bordage. Pour remettre les choses en perspective, le consultant en logiciel Raphaël Lemaire publie une comparaison sur son site, afin d’achever de culpabiliser les amoureux de films ou de séries nous lisant. Un gros mail pèse 100 kilo-octets. Une heure sur Netflix revient à consommer 1 giga-octet, ce qui équivaut selon à lui à 0,13 kg de CO2. Un Paris-Lille en TGV en dégagera six fois plus. Un steak haché 30 fois plus. Et 20 km en voiture 46 fois plus.

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste