Lorsque son père décède, Anne-Sophie Tricart décide de créer un site dédié à la mémoire, Paradis Blanc. Un lieu où les proches se retrouvent, postent un message… Depuis, il a grandi, fusionné et est devenu Dans Nos Cœurs. « Nous avons deux millions de visiteurs uniques chaque mois, deux fois plus qu’il y a quatre ans. Les gens viennent pour rendre hommage, transmettre leur souvenir de la personne, c’est un lieu d’expression où l’on ne sera pas jugé, un espace dédié au défunt », précise-t-elle. Pour les plus proches, elle propose aussi des services : planter un arbre, envoyer des fleurs, aider aux démarches administratives…

Recofinguration des pratiques commémoratives

Les usages évoluent, c’est une certitude. Selon une étude du Crédoc, 38% des 18-39 ans ne se rendent jamais au cimetière. En comparaison, près de deux tiers des plus de 40 ans s’y rendent au moins une fois par an. « Le numérique a re-configuré les pratiques commémoratives. On se rend en effet moins souvent au cimetière et les rites se renouvellent à l’aube du digital. Le numérique change le rapport à la trace : si un proche est enterré à l’autre bout du monde, la tombe numérique permet de pallier l’absence du tombeau traditionnel. Auparavant, on était conditionné par le rapport au temps, pour se rendre sur la tombe, alors qu’aujourd’hui, en une seconde, il est possible de se connecter à un mausolée virtuel », détaille Hélène Bourdeloie, maître de conférences à l’université Sorbonne Paris Nord, qui travaille notamment sur les usages du numérique dans le cadre du processus de deuil.

La chercheuse précise néanmoins que l’attachement au rite traditionnel subsiste. Il ne s’agit pas d’abandonner cérémonies religieuses, enterrements et crémations. Martin Julier-Costes acquiesce. Ce socio-anthropologue, chercheur à l’université de Bourgogne, s’est intéressé aux nouveaux rituels funéraires, en particulier chez les jeunes. « Le numérique est présent dans nos vies, il le devient aussi naturellement lorsque l’on est en deuil. Les pratiques ne se déportent pas, ni ne se soustraient, elles peuvent aussi s’ajouter. Par exemple, le rite traditionnel a lieu dans un centre funéraire, un temple, une église, et, en plus, si la personne était fortement connectée, les vivants peuvent faire le choix de créer une page sur internet, de communiquer entre eux sur la question des obsèques, de publier des souvenirs du défunt », estime-t-il. D’autant que le marché de ces cimetières virtuels demeure limité. Plusieurs sites existent, mais la majorité des initiatives restent individuelles et éclatées.

Le numérique est présent dans nos vies, il le devient aussi naturellement lorsque l’on est en deuil.
Martin Julier-Costes

Célébrer les morts sur internet

Ce principe de « mausolée virtuel » vient en réalité de la diaspora chinoise. « Ces populations souhaitaient poursuivre le lien avec le mort, par-delà la distance. Le web leur permettait de se retrouver ensemble, avec d’autres personnes réparties dans le monde, pour des célébrations annuelles, la fête des morts en avril, l’anniversaire de naissance ou de décès de la personne… Ces usages paraissent naturels aux jeunes millennials, qui ont toujours utilisé le numérique. Pour eux, il est souvent plus évident de célébrer les morts sur internet », déclare Maire-Frédérique Bacqué, professeur de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg, spécialisée sur les personnes confrontées au deuil. Sachant que neuf adolescents sur dix considèrent que leur smartphone est « incontournable » dans leurs relations, selon un sondage BVA, l’idée d’utiliser internet dans ce pan de leur vie semble en effet logique.

Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la mémoire en ligne. Notamment Facebook, qui permet depuis plusieurs années le basculement d’un profil à une page commémorative. « Sur Facebook, on publie souvent un message annonçant les funérailles. C’est l’application la plus utilisée par les familles, qui réunit aussi bien les proches que les amis éloignés, collègues, anciennes connaissances… C’est donc un lieu privilégié pour l’annonce du décès », relève Fanny Georges, maître de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle, spécialiste des technologies numériques et de la relation à la mort. Parfois, les personnes qui postent sur une telle page ne recherchent pas de socialisation et veulent juste rendre hommage. « La personne fait alors part de son sentiment. C’est comme venir déposer une fleur sur une tombe, puis repartir », compare la chercheuse.

Cimetière réel VS virtuel

Le cimetière virtuel serait-il identique au lieu physique ? « Pour moi, il n’est pas très différent, car, de façon naturelle dans le processus du deuil, nous allons vers l’abstraction. Au départ, nous avons besoin du corps, puis, nous allons sur la tombe qui englobe la personne. Puis, on va moins souvent au cimetière, qui englobe la tombe, qui englobe le corps, qui englobe la personne. Ces ensembles d’enveloppes ne sont plus nécessaires pour se souvenir de l’être cher, dont la mort fait bientôt partie de la boucle formée par son histoire. Avec le temps, nous construisons une nouvelle relation avec la personne perdue, elle n’a plus besoin de son support matériel pour être évoquée », explique Marie-Frédérique Bacqué. Elle déclare ne rien voir « de pathologique » dans ces lieux dématérialisés, au contraire.

Mais, comme n’importe quel usage, certains peuvent aller trop loin. « Nous avons observé des guerres de mémoire entre plusieurs proches du défunt, qui vont revendiquer une image différente de la personne décédée. Nous avons aussi vu des usages extrêmes, où une proche s’appropriait progressivement le profil du défunt, au point qu’il est devenu sa page à elle », raconte Fanny Georges, se souvenant de ses enquêtes. Autre danger : le fait que toutes les données soient disponibles H24 en ligne. « Les espaces de commémoration numériques sont toujours là. À n’importe quel moment, je peux fouiller dans les données, depuis mon téléphone. Cela peut devenir obsessionnel, surtout lorsque l’on dispose des mots de passe du défunt. On peut chercher à en savoir toujours plus. Cela peut faire perdre la tête », souligne-t-elle. Comme la séparation entre vie pro/perso, rendue poreuse par le numérique, ce rapport au défunt peut complexifier le processus de deuil. « Avant le numérique, les proches n’étaient pas confrontés de façon aussi intense et constante à ces questions. La disponibilité de ces outils crée une épreuve supplémentaire vis-à-vis du deuil, le mort étant toujours accessible et visible via son téléphone », ajoute Martin Julier-Costes. Il faut alors réussir à déconnecter.

Nous avons observé des guerres de mémoire entre plusieurs proches du défunt, qui vont revendiquer une image différente de la personne décédée.
Fanny Georges

Transhumanisme : de la SF à la réalité ?

D’autant que cela peut se renforcer avec de nouveaux outils, qui pourraient paraître proches de la science-fiction. Un épisode de la série Black Mirror en est un excellent exemple. Lorsque son compagnon décède, Martha teste un service permettant via une intelligence artificielle de le « récréer », à travers ses données, d’abord par message, puis par téléphone. Puis, à travers le corps d’un robot, envoyé chez elle. Sans aller jusque-là, plusieurs entreprises s’intéressent à ce marché potentiellement juteux, comme l’application Replika. « Cela renvoie évidemment à des questions liées au transhumanisme, à la vie augmentée, au fait de pouvoir transcender la mort physique, de dépasser la mort. Un tel service atténue-t-il ou renforce-t-il le processus de deuil ? La réponse n’est ni blanche, ni noire. Les études montrent que la technologie est paradoxale : elle peut tout autant renforcer la sociabilité traditionnelle que l’affaiblir. Cela dépend du contexte et de chaque individu », relève Hélène Bourdeloie. Qu’il soit ou non uploadé sur la toile, le deuil demeure intimement personnel. À la vie, comme à la mort.

Récupérer l’accès aux données d’un défunt est délicat pour les héritiers en 3 questions

3 questions à Amélie Favreau, maître de conférences en droit privé à l’université Grenoble Alpes, experte sur les questions de mort numérique.

Existe-t-il une législation protégeant les données d’un défunt ?

Il existe plusieurs types de données sur internet : certaines sont à caractère personnel, d’autres ne le sont pas. Les premières sont protégées par une loi de 1978, récemment complétée par le RGPD. Mais ce texte ne s’applique qu’aux personnes physiques vivantes, et non aux défunts. Les données de ces derniers continuent d’exister sur la toile, sans cadre juridique protecteur comme pour les vivants. Le droit à la vie privée est un droit de la personnalité et s’éteint au moment du décès de la personne. Il existe une législation pour les héritiers, via la loi du 7 octobre 2016, mais étant donné qu’il n’existe aucun décret d’application pour cette loi, elle demeure lettre morte, une simple déclaration de bonne intention.

Que prévoit cette loi ?

Elle vient consacrer un principe permettant à toute personne de donner des directives quant à ses données numériques, de son vivant. Par exemple : « j’autorise mon mari à accéder à mon compte Facebook », « j’autorise mon frère à accéder à l’ensemble de mes comptes ». Il est dommage que cette loi ne puisse être réellement appliquée.

Que peuvent faire les proches d’un défunt pour prendre la main sur ses anciens comptes ?

Il faut se baser sur les CGI de Facebook, Twitter et tous les intermédiaires captant des données à caractère personnel. La difficulté des héritiers est d’accéder à ces données, il faut se référer aux conditions de chaque service. Cet éventail de possibilités rendent la tâche de récupérer l’accès aux données du défunt, pour les héritiers, très délicate. Une solution : créer un coffre-fort numérique, permettant de transmettre simplement à ses successeurs ses identifiants et mots de passe.

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste