En tant que bègue, je placerais les réseaux sociaux sur le podium des plus grandes inventions de l’Humanité, avec la roue et l’imprimerie. L’arrivée de MSN dans mes années collège, et plus tard de Facebook et Messenger, a constitué une véritable révolution sociale dans ma vie. Pour la première fois de ma vie, j’étais sur un pied d’égalité avec le reste du monde dans les discussions : j’écrivais aussi vite qu’eux, aussi bien que les autres, aussi normalement.

Fini les syllabes qui se répètent, les discours que je raccourcissais par flemme de bégayer, ou les reparties saillantes que je n’avais pas le temps de prononcer. Alléluia ! Un vrai salut pour ma sociabilité, qui a vraiment mûri sur les réseaux sociaux, avant de s’appliquer peu à peu jusque dans le monde « réel ». Mais même aujourd’hui, avec ma tonne d’amis IRL, je réserve mes plus longues logorrhées à l’écrit sur Facebook, bien plus à l’aise pour enchaîner les longues phrases sans interruption. Courageux, mais pas téméraire, en somme.

Un impact sur la sociabilité qu’a également connu Vanessa, 26 ans, se déplaçant en fauteuil roulant depuis l’enfance. Car pas besoin d’avoir un trouble du langage pour considérer les réseaux en ligne comme un miracle pour les personnes non valides. Le handicap de Vanessa lui a beaucoup coûté socialement, jusqu’à l’arrivée des chats numériques : « Cela me permet de parler avec des personnes non handicapées avec qui je ne peux pas traîner dans la vraie vie, faute de mobilité. Et pour une fois, on regarde ce que j’écris plutôt qu’être concentré sur mon fauteuil au lieu de mes propos. »

Je m’inquiétais chaque année que MSN devienne dépassé, j’ai détesté Skype ou Zoom, qui remettait l’oral en avant en ligne…

Antoine, 34 ans

Renversement de privilège

Grâce à MSN, Facebook, Whatsapp et même les jeux en ligne, comme LoL ou Fortnite, Vanessa s’est ouvert à tout un nouveau monde d’individus. « Avant, je ne traînais qu’avec d’autres personnes non valides, car j’avais l’impression que c’étaient les seuls à me comprendre. » Loin du militantisme en ligne souvent évoqué lorsqu’on parle de minorité et de réseaux sociaux, Vanessa va à contre-courant : « Cela a permis d’installer des relations stables avec des personnes valides. Pour eux, je n’étais qu’une fille en fauteuil. Maintenant, je suis Vanessa, la fille qui aime Friends, la Guadeloupe et les romans fantastiques. » Sans les réseaux sociaux, elle n’est pas certaine qu’elle aurait pu échapper à cette première impression qui lui colle à la peau.

Ces réseaux sociaux ont une vie parfois bien éphémère. MSN est mort, Myspace totalement hasbeen, et même Facebook et Whatsapp commencent à perdre des abonnés. Des effets de modes qui inquiètent Antoine, 34 ans, souffrant de surdité : « Je m’inquiétais chaque année que MSN devienne dépassé, j’ai détesté Skype ou Zoom, qui remettait l’oral en avant en ligne… Heureusement, pour les gens de ma génération, Messenger est encore normalisé. »

Pas « la vraie vie », et alors ?

Pour lui aussi, les réseaux furent un miracle de sociabilité. Jamais dans sa vie il n’aurait pu espérer que le langage écrit devienne plus normé que l’oral pour certaines activités. « J’ai toujours beaucoup lu et beaucoup écrit du fait de mon handicap, j’étais presque plus à l’aise que les autres, surtout pendant l’adolescence… C’était moi le plus intéressant de la classe, le plus tchatcheur sur les réseaux sociaux. Ce fut presque un retournement de privilège », commente-t-il encore enjoué.

Reste une remarque toujours énervante. A ma simple évocation, Vanessa devine tout de suite de quoi je veux parler : « Tous les commentaires élitistes disant que les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie », soupire-t-elle. « C’est certain que c’est vexant, appuie Antoine. Et au pire, même si ce n’est pas la vie rêvée, c’est au moins une vie où nous sommes plus à l’aise, alors on ne va pas s’en priver ».

Vanessa comme moi avons peu à peu transféré cette sociabilité numérique au monde hors écran. Mes réparties fusent désormais en public, et je suis même décrit comme trop bavard ou voulant prendre trop de lumière, tandis que Vanessa fait des soirées littéraires avec sa bande de potes ou Netflix devant Friends. Mais tout cela aurait été bien impossible sans les réseaux et Internet comme étape intermédiaire et nécessaire pour chasser certaines inégalités et nous aider à surmonter nos angoisses ou notre timidité sociale. Alors Whatsapp, Instagram, Myspace, Skyblog, MSN, Snapchat, Facebook et Messenger, merci au moins pour ça et à bientôt pour une prochaine conversation en ligne.

Jean-Loup Delmas
Jean-Loup Delmas
Journaliste
Journaliste passionné par le sport, le data, les phénomènes de masse et les émulations collectives. Egalement fan d'infographies, d'Excel, d'économie et de récits sociétaux.