Il y a un an, j’ai fait mon coming-out. J’ai doublé mon nombre de tatouages et j’ai rasé l’arrière de mon crâne. Mon apparence physique, ma vision du monde et de moi-même s’est radicalement transformée en quelques mois. Alors quand Instagram m’a proposé un selfie posté il y a trois ans, je ne me suis pas reconnue : encore pire, cette image de moi m’a rendue infiniment triste. Car malgré les sourires et les lumières bleutées, à cette époque, j’étais encore dans le placard, et je détestais qui j’étais. À la suite de ce souvenir douloureux et non sollicité, j’ai supprimé beaucoup de photos sur différents réseaux sociaux. Mais peu importe, la plateforme continue à me ramener à celle que j’étais avant.

Les trois quarts de ma vie se trouvent éparpillés entre les différents réseaux que j’utilise, les avis que j’ai laissés sur Google ou mes cartes mémoires. Je suis loin d’être la seule. « On documente beaucoup plus les éléments de nos vies, on stocke beaucoup plus de données… Le numérique a automatisé l’accès à nos souvenirs, tous, ceux dont on veut se rappeler et les autres », m’explique Camille Alloing, professeur au département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Avec des millions de photos, vidéos et textes publiés en ligne à chaque instant, notre mémoire individuelle est sollicitée sur le court terme. « Avant, ça prenait du temps de développer des photos. Désormais, nos souvenirs sont mis en ligne directement. Ce ne sont plus vraiment des souvenirs, mais une nostalgie instantanée », développe Katharina Niemeyer, théoricienne des médias et professeure à l’École des médias de l’UQAM.

Le numérique et le web changent aussi notre manière de présenter ces souvenirs. « Tout ce qu’on publie en ligne, c’est une manière de sociabiliser, d’interagir, de se mettre en scène. Mais c’est aussi quelque chose que je pourrai relire, revoir, justement me souvenir de manière contextuelle », analyse Camille Alloing. Selon les plateformes, nos contenus se fragmentent, entre les photos de soirées sur Instagram, des tweets politiques ou des messages d’anniversaire sur Facebook. Cette dissémination de nos contenus, c’est un véritable défi pour les archivistes qui collectent le web, comme Vladimir Tybin, chef de service du Dépôt légal numérique à la Bibliothèque nationale de France (voir encadré ci-dessous). Avec son équipe, il s’occupe depuis vingt ans d’archiver le web français. « Pour un archiviste, collecter et conserver, pour pouvoir donner accès, c’est constituer des mémoires collectives ou individuelles. Le facteur qui vient bouleverser la donne, c’est le téléphone mobile : c’est une manière de diffuser de l’information qui ne passe plus par le web à proprement parler », m’explique-t-il, alors que je pense à tout ce que j’échange via WhatsApp ou Telegram. À l’abri des regards… mais pas des algorithmes.

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