Les réseaux sociaux mis en accusation sur tous les plateaux de télévision. Un réflexe devenu la norme après chaque événement dramatique. L’assassinat atroce de Samuel Paty a redonné du grain à moudre aux responsables politiques, prompts à vouloir circonscrire l’expression libre sur le net.

Fin de l’anonymat et obligation de modération de la part des plateformes : les serpents de mer habituels ont ressurgi. Avec l’activation du concours Lépine habituel « un fait divers, une loi ». Le Premier ministre Jean Castex a ainsi annoncé la création prochaine d’un nouveau délit : mise en danger par la publication de données personnelles sur internet. Les juristes et expert.es de la question plaident pourtant pour que s’arrête de tourner la moulinette législative. « Dans le code pénal, il y a déjà de quoi sanctionner celles et ceux qui dénoncent sur les réseaux sociaux des personnes, des appels au crime, des incitations à la haine, des incitations au délit», explique Alexandre Lazarègue, avocat au barreau de Paris.

Dans le code pénal, il y a déjà de quoi sanctionner celles et ceux qui dénoncent sur les réseaux sociaux des personnes, des appels au crime, des incitations à la haine, des incitations au délit.
Alexandre Lazarègue

Défier le modèle

Opportunité d’actualité, toujours, la loi dite Avia, retoquée par le Conseil constitutionnel en juin dernier, fait son retour. En vedette, sa disposition principale que les juges de la rue de Montpensier ont jugé contraire au principe de liberté d’expression : l’obligation faite aux plateformes de censurer dans un délai de 1 à 24 h des contenus illégaux. Quand Twitter met plusieurs heures à retirer le tweet de l’ex-Premier ministre malaisien sur « le droit des musulmans à tuer des Français », multi-signalé, le fonctionnement de ces entreprises soulève en effet à juste titre des questions.

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Lundi soir, le 2 novembre, de multiples vidéos des attaques terroristes opérées à Vienne ont eu le temps de faire le tour du monde. Le journaliste Thomas Huchon interpelle alors le réseau au petit oiseau bleu : « Un compte avec 400 abonnés qui diffuse une vidéo qui fait 2 millions de vues en quelques minutes c’est pas si dur à trouver, avec tes algos et tes modérateurs ? Faites le boulot, ou fermons ces réseaux », écrit-il en utilisant le #Vienne. L’argument de la profusion des contenus à contrôler ne tient pas en ces circonstances. Les algorithmes favorisent les contenus à potentiel viral. Le constat est posé depuis longtemps. Mais questionner la responsabilité des entreprises gérant ces réseaux sociaux sur ce point, c’est défier leur modèle économique.

Sur les réseaux, cette promiscuité nourrit aussi des interactions sociales dégradées.
Olivier Ertzscheid

Agressivité et addiction

Les plateformes rechignent à assumer ce rôle d’éditeur, qu’ils tiennent de fait. Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à Nantes, s’en étouffe dans son blog : c’est en « analysant les données » que Mark Zuckerberg a dit avoir pris conscience de l’importance des discours négationnistes et antisémites sur Facebook et décidé de les éliminer. Il fallait donc que parlent les data…

Pour le chercheur*, ce n’est pas dans la modération que se trouve la clef de la lutte contre les discours de haine. « Les gens ne sont pas mauvais parce qu’ils sont sur les réseaux sociaux. C’est à l’architecture toxique des plateformes qu’il faut s’attaquer », plaide-t-il. Son image : celle d’une tour d’habitation, où la promiscuité engendre des nuisances et de la zizanie entre voisin.es. « Sur les réseaux, cette promiscuité nourrit aussi des interactions sociales dégradées. »

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« Agressivité et addiction, ce sont les deux conséquences du modèle économique, qui repose sur le fait de retenir les utilisateurs sur les plateformes pour leur proposer une publicité la plus ciblée. C’est donc dans ce modèle qu’on doit trouver la réponse », abonde dans ce sens Joëlle Toledano, économiste et auteure de « GAFA, reprenons le pouvoir ! » (Odile Jacob, 2020).

Si Facebook et consorts ne peuvent et ne veulent modérer les contenus publiés sur leurs sites, il faut parvenir à les contraindre à « introduire de la temporalité, de la friction au sens physique », défend Olivier Ertzscheid. « Les plateformes facilitent la fluidité de la dissémination des vidéos. Elles rendent très facile le fait de propager un contenu, sans se poser la question de l’intentionnalité de notre propre partage », explique-t-il. Des frottements dans ce système bien huilé ralentiraient les propagations virales. Twitter s’y essaie depuis quelques semaines, grâce à une nouvelle fonctionnalité. « Vous pourriez avoir envie de lire avant de retweeter », suggère l’appli avant le partage de certains posts. Un premier petit pas vers cette friction qui apaise. Joli oxymore pour contrer la haine.

Sylvie Fagnart
Sylvie Fagnart
Plume Journaliste