Il a beau être tout sourire ou prêt à vous envoyer des baisers, il ne faut pas se fier aux apparences. Sous la frimousse rondouillarde d’un emoji à l’air bien intentionné peut parfois se cacher une gifle brutale. « Chez les 18-25 ans, il y a un usage très ironique et agressif de l’emoji bisou. Comme le clin d’œil et le sourire, il peut avoir une connotation très prétentieuse », décrit la doctorante en sciences du langage à l’Université Paris-Nanterre Chloé Léonardon, dont la thèse porte sur l’usage des émoticônes dans les écrits numériques. Loin d’embrasser, de sourire ou de cligner de l’œil en signe de connivence, l’emoji, malgré sa physionomie débonnaire, peut donc par moment servir à communiquer son mépris.

Voilà qui semble, de prime abord, paradoxal. Même si l’on a conscience que ces petits pictogrammes peuvent être symboliques — la preuve avec l’aubergine, devenue emblème phallique —, ceux qui représentent des visages sont des icônes, en raison de la similitude entre le faciès stylisé de l’emoji et celui de la personne l’employant. Dans cette optique, un sourire figure un sourire. Point. Et c’est vrai que, de la même manière que des formules de politesse (« Est-ce que je peux avoir… ? », « J’aimerais bien un peu d’eau s’il vous plaît »), « ces émoticônes ont souvent un rôle de “softener”, d’adoucisseur ; elles permettent de rendre moins agressifs nos propos », ajoute Chloé Léonardon.

Posture textuelle

Comme l’explicite Pierre Halté, maître de conférences en sciences du langage à l’Université de Paris, que ce soit dans les interactions numériques ou lors d’un face-à-face, le sens d’un énoncé se construit grâce à deux niveaux : ce que l’on dit (d’un point de vue strictement sémantique) et comment on le dit. « Les emojis enjolivent notre quotidien et agrémentent l’écrit, tout comme les gestes, les regards et les postures accompagnent une conversation orale », appuie Rachel Panckhurst, maîtresse de conférences HDR en linguistique-informatique à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Comme l’illustre leur confrère Médéric Gasquet-Cyrus, maître de conférences en linguistique à l’Université Aix-Marseille, « T’ES VRAIMENT CON » et « t’es vraiment con 😉 » ne font pas (du tout) passer le même message.

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Résultat, « les emojis répondent à un besoin d’expressivité et de complément d’information ; ils ne sont pas juste une structure en plus pour rigoler ou illustrer », insiste le linguiste. Pour preuve, dans le corpus de plus de 88 000 SMS récolté, en 2011, par Rachel Panckhurst et son équipe dans le cadre du projet sud4science, et alors que les emojis venaient à peine d’atterrir dans les téléphones portables européens (378 occurrences sur ces milliers de SMS, contre 30 000 émoticônes ponctuatifs, à l’instar de :)^^ et <3), seuls 7 % des emojis servaient à remplacer un terme (« Nos ados sont des 😇. Non, plutôt des 😈😈 »), 66 % étaient redondants, c’est-à-dire que la formulation était claire sans emoji (« Code dans la poche 🚗🚘 !!! »), mais 27 % étaient déjà des ajouts nécessaires à la compréhension (« Voleur de yaourts 😄 »). Ils sont donc utilisés en majorité par les scripteur·rice·s pour renforcer le message initial (à 71 %, d’après les recherches d’une de ses étudiant·e·s en 2018) et aussi pour en permettre une meilleure interprétation (à 81 %).

Point d’ironie

Chloé Léonardon a également demandé aux 106 personnes qui ont accepté que leurs tweets soient analysés dans le cadre de sa thèse pourquoi les emojis leur étaient utiles. Vingt-cinq ont parlé d’émotion, quatorze d’ironie, onze d’humour, trois de sarcasme. Logique : le second degré est ce qui est le plus dur à transmettre à l’écrit. Pas étonnant d’ailleurs que l’objectif initial des émoticônes ait été de le distinguer du premier. Comme le relève Pierre Halté dans un article, l’universitaire Scott Fahlman écrivait en effet en 1982, dans un mail à ses pairs, ceci : « Je propose la séquence de caractères suivante comme marqueur de plaisanterie : 🙂 À lire de côté. En fait, c’est probablement plus économique de marquer les trucs qui ne sont PAS des plaisanteries, compte tenu des tendances actuelles. Pour ce faire, utilisez 🙁 ».

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Si les usages actuels sont loin de suivre cette préconisation, les trombines 🙂, 😏, 😉 et 😜 peuvent permettre de faire passer l’idée que le message est ironique. Parce qu’il existe un décalage entre le texte et la bobine qui le suit. « Ce conflit entre les deux composantes du sens, cette disjonction entre ce que montre l’emoji et ce qui est explicitement dit, force celui qui reçoit l’énoncé à ne pas l’interpréter littéralement et à produire un travail d’interprétation », détaille Pierre Halté. Un peu comme si ces emojis étaient la forme 2.0 du point d’ironie, ce signe typographique inusité, mais qui a pour objectif d’indiquer à la fin d’une phrase que celle-ci ne doit pas être comprise au sens propre. Car, si on peut aussi bien transcrire l’ironie avec un mème Bob l’éponge et en alternant lettre après lettre majuscule et minuscule, « l’emoji est le signe le plus simple et le plus utilisé pour faire passer l’ironie », abonde Chloé Léonardon. De la même manière qu’avec un clin d’œil ou un grand sourire on peut faire comprendre à l’oral que l’on blague.

Arrogance finale

C’est une sorte de transposition, de calque de ce qui a lieu IRL. À ceci près que, matériellement, les emojis ne peuvent se superposer à l’écrit comme les gestes à la parole, fait remarquer Pierre Halté. Or les emojis ne se retrouvent pas n’importe où. « Leur portée est quasiment toujours orientée vers la gauche, c’est-à-dire qu’ils viennent donner un jugement sur ce qui est dit avant. C’est pour cela qu’ils se trouvent le plus souvent à droite des énoncés. » Dans le corpus étudié par Rachel Panckhurst, ils apparaissaient ainsi le plus souvent en fin de SMS ou en fin de phrase (87 %, contre 8 % au milieu d’un SMS et 1 % au début ; quant aux 4 % restants, il s’agissait de SMS ne contenant que des emojis seuls). Au vu de cette majoritaire position finale, ils portent souvent sur la globalité de l’énoncé et non sur un seul morceau. Conséquence : réaliser à la toute fin de sa lecture que celle-ci aurait dû être autre peut donner la désagréable impression d’être pris·e pour un·e imbécile.

Évidemment, nuance Chloé Léonardon, « il y a beaucoup de choses qui viennent diriger l’interprétation ». Tout dépend de la relation entre les personnes comme du contexte dans lequel l’emoji est utilisé. Mais lorsque l’usage ponctuant de ces gentillettes faces stylisées intervient au cours d’échanges houleux ou tendus, sur un forum ou sur WhatsApp, ce n’est pas le propos qui est ironique, c’est l’emoji lui-même. « C’est vraiment pour dire, “cause toujours, tu m’intéresses” et faire comprendre sa supériorité » en soulignant, à l’aide d’un emoji niaiseux, que l’on garde son calme. « Ces marques-là sont aussi des outils pour se donner le beau rôle et renforcer des rapports sociaux de domination et de pouvoir », complète Médéric Gasquet-Cyrus. On regarde l’autre de haut, à coup de pictos (faussement) affectueux. Rien à voir avec une tentative de désamorçage. Voilà pourquoi, glisse Chloé Léonardon, « dans un débat, mieux vaut vraiment le préciser quand on veut dire qu’on ne trouvera pas de consensus : uniquement mettre une émoticône, c’est risqué ». 😘

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois
Journaliste fluide
Le numérique ne modifie pas que virtuellement notre environnement comme nos manières de vivre. Décrypter ces évolutions humaines en cours et leurs petits impacts faussement anecdotiques me passionne.