Des alliés de taille. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier les fans de K-Pop (comprendre : pop coréenne) vis-à-vis du mouvement Black Lives Matter. Car depuis le 25 mai, date du décès de George Floyd, de nombreuses stars coréennes, extrêmement influentes sur les réseaux sociaux, ont appelé au soutien. Le post le plus marquant : le tweet de BTS, superstars coréennes, le 4 juin, condamnant la violence et la discrimination raciale, en apposant le fameux hashtag. Mais ils ne sont pas les seuls artistes du pays à s’être positionnés sur le sujet : Amber Liu, Monsta X, Ateez, Jay Park, des membres de GOT7, ou encore de Dal Shabet ont aussi posté sur leurs réseaux sociaux respectifs des posts de soutien au mouvement.

Une » conscience des enjeux contemporains »

BTS a également annoncé un don d’un million de dollars pour Black Lives Matter, immédiatement suivi par le hashtag #MatchAMillion (égaler le million), de plusieurs dizaines de milliers de fans, qui ont donné de leur propre poche pour soutenir la même cause que leur groupe préféré. Alors, comment expliquer que ce monde a priori si lointain des questions de racisme aux États-Unis s’y montre aussi sensible ? « La majorité de ces fans sont de jeunes personnes, conscientes des enjeux contemporains et qui, comme leurs pairs hors de ce style de musique, soutiennent pour beaucoup des idéaux de justice sociale. De nombreux fandoms K-pop échangent sur internet, via des réseaux sociaux et forums, sur des questions de racisme, d’orientation sexuelle, de santé mentale. Ils sont sensibles aux questions éthiques et morales », nous explique Adrian Besley, auteur britannique ayant écrit plusieurs ouvrages sur des artistes de K-pop.

Lire aussi : Harcèlement en ligne : pourquoi tant de haine ?

Une analyse que partage la chercheuse Michelle Cho, qui travaille sur l’esthétique et la pop culture coréennes, à l’université de Toronto : « Vous devez vraiment vous intéresser aux autres pays et être prêt à vous investir pour aller chercher des informations sur cette culture, chercher des traductions… Accéder à cette sous-culture, lorsque l’on n’est pas soi-même coréen, demande beaucoup de bon sens et de volonté », a-t-elle déclaré au Korea Herald, principal quotidien sud-coréen en anglais.

Une culture du don très présente

Experte de la pop culture coréenne, Claire Solery va dans le même sens : ces amoureux de musique made in Korea étant présents dans le monde entier, ces échanges internationaux permanents leur ouvrent l’esprit. « Ce style de musique est mondial et composé de personnes qui échangent via internet, mais ne peuvent se rencontrer dans la vie. Il y a donc une forme de diversité et de globalité assez géniales dans ce milieu. Les fans de K-pop ont fait l’apprentissage de cette diversité. Et le fait pour de jeunes filles du monde entier de s’intéresser à des hommes asiatiques, plus androgynes et fins que les standards de beauté classiques chez nous par exemple, montre la volonté de se forger d’autres modèles », détaille-t-elle.

Quant au million d’euros donné par BTS, et immédiatement matché par ses admirateurs en ligne, elle n’est pas étonnée : « Il faut savoir que la notion de don est très importante dans la culture coréenne. La dévotion à ce groupe est énorme. Les fandoms se mobilisent volontiers sur internet pour soutenir une cause qui est chère à leur « idole » », complète-t-elle. Autre point cité par nos deux experts pour expliquer ce soutien : la grande influence que représente le hip-hop américain pour le style musical et le respect de la culture et de la musique afro-américaines dans la K-Pop. Un parfait terreau en somme, pour que ces mélomanes s’identifient au mouvement.

Discrétion politique habituelle

Et pourtant, en Corée, ces artistes participent rarement aux discussions politiques, contrairement aux pop stars américaines. Là où une Beyoncé s’affichera près d’un Obama, ou un Kanye West fera un check à Trump, cela semble difficilement imaginable pour des membres de BTS ou Blackpink. « C’est une situation un peu ironique pour la K-pop : sur son marché domestique, c’est la musique mainstream et elle reste très éloignée de la politique. Alors qu’en dehors de la Corée, cette scène pourrait prendre une position tout à fait différente. C’est la première fois que nous voyons que ces fans peuvent concevoir un mouvement social avec des objectifs politiques », a expliqué Lee Gyu-tag, professeur en études culturelles à l’université américaine George Mason, toujours au Korea Herald. Ce que nous confirme Claire Solery : « La prise de parole politique ou sociale dans la K-pop est en effet rare. On reste souvent dans des choses feutrées, loin des sujets qui fâchent. Même BTS, qui parle de sujets plus sombres dans sa musique, n’ira pas manifester dans la rue, comme une star américaine pourrait le faire ». D’où l’importance de cette implication, aussi rare que massive.

Lire aussi : [Article sonore] Nos données valent-elles de l’or ?

Noyer des hashtags & faire tomber des applications

Ces fans sont volontaires, certes. Mais ils sont aussi redoutablement efficaces sur les réseaux sociaux. Les fans de K-pop sont nombreux, organisés et sont aussi bien capables de faire grimper un mot dans les » TT » (trending topics) que de noyer un hashtag auquel ils s’opposent, en envoyant massivement des photos et vidéos de leurs idoles, comme sur  « WhiteLivesMatter ». Ou même de faire planter l’application de la police de Dallas, qui avait appelé à envoyer des « vidéos d’activités illégales de la part des manifestants ». Résultat : l’appli a reçu des milliers d’images de « fancams » d’univers de la K-Pop, la faisant joyeusement crasher. « Il y a en effet une culture active d’utilisation des réseaux pour soutenir leurs artistes favoris, et ils savent appliquer ces connaissances pour soutenir des causes qui leur tiennent à cœur, ils savent se mobiliser et faire grimper un hashtag, puis un autre, en tête des TT s’ils le souhaitent », pointe Adrian Besley. Et ce sur tous les réseaux sociaux : Twitter et Instagram, bien sûr, mais aussi au travers d’innombrables groupes privés sur Facebook. Forums, sites de fans et messages privés sont évidemment également au rendez-vous.

Des calculs savants, venus d’émissions coréennes

Et cet ADN d’activiste des réseaux sociaux leur vient… de Corée, naturellement ! « Les groupes passent dans des émissions de télévision fonctionnant sur le système du classement. Chaque show a ses propres règles : présence sur les réseaux sociaux, ventes physiques, numériques… Du coup, les fandoms veulent à tout prix que leur groupe préféré gagne, ces shows stimulent la compétition entre fans, qui sont excessivement au fait de tous les décomptes et critères nécessaires. Ils consomment de la musique en stream à une date précise, binge-watchent des vidéos sur YouTube pour faire gagner leur groupe, en respectant les critères de la plateforme pour que chaque vue compte. Cela demande une énorme discipline et beaucoup de coordination. On est sur des micro-sociétés, avec des codes assez incompréhensibles de l’extérieur », détaille Claire Solery. À chaque jour de la semaine son émission, ou presque ! Dans » The Show », le mardi en fin d’après-midi, les résultats dépendent des ventes digitales (40 %), du nombre de vues du clip de la chanson (20 %), de la préférence des experts sur place (15 %), des ventes d’albums physiques (10 %), et bien sûr du vote du public (15 %). Autant de pourcentages à maîtriser sur le bout des doigts pour soutenir ses groupes préférés. Qui laissent préfigurer l’efficacité de ces jeunes, rompus aux réseaux sociaux et au numérique, lorsqu’ils décident de mettre ces compétences affûtées au service d’une cause qui leur est chère.

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste