Dans la vie, j’ai eu ces moments de chute… ces moments où il paraît plus simple d’en finir, de faire cesser la douleur, qu’elle soit physique ou morale. Je ne sais pas si tout le monde a déjà eu ce type de pensées au long de son existence ou si je fais partie de ceux, celles qui veulent baisser les bras, avant les autres. Cela me fait penser à cette expérience sur le bonheur que vous connaissez peut-être : deux souris dans un bocal d’eau. L’une tente de survivre, nage sans arrêt pendant des heures, tandis que l’autre, très vite, se laisse couler et abandonne. Qu’est-ce qui fait que, dans la vie, on continue de ramer sans cesse jusqu’au bout, qu’on tient, malgré les douleurs et l’adversité ?

Alors, je suis née du côté occidental de ce monde, donc j’ai malgré tout eu une vie meilleure que bien des êtres sur Terre. Malgré les douleurs, j’ai déjà glané pas mal de petits instants de bonheur dans cette existence. Tout s’est arrêté un jour pourtant. Une douleur au ventre continue, des nausées, une grande fatigue, des essoufflements, une anxiété forte comme si je sentais que quelque chose n’allait pas, sans savoir quoi. Je n’ai pas eu mal à la poitrine ou au bras gauche quand j’ai fait ma crise cardiaque, pas comme dans les films. Mais je me suis bien effondrée, au sol, devant mes collègues de travail. Alors, il s’est passé un petit moment avant que quelqu’un ne réagisse, que la référente Premiers secours n’arrive avec le défibrillateur en main, au cas où, parce que la crise cardiaque est la première cause de décès chez les femmes en France. J’aurais pu en rester là, et voilà, j’aurais eu une belle vie, 35 années et beaucoup de stress… Le mal du siècle. Mais quelque part, j’ai continué de me battre. Je me suis accrochée, j’ai nagé.

Après cela, le corps ne s’en sort pas indemne. J’avoue avoir eu le sentiment d’avoir tout perdu, ou presque. La capacité de parler, de marcher, de vivre. Le chemin était long. Vous m’écoutez aujourd’hui, vous me voyez, et vous vous dites peut-être quel courage, quelle force, de revenir face à autant d’adversité, d’avoir su combattre les maux de mon corps. Mais il n’en est rien. J’ai voulu au contraire arrêter très vite, arrêter de nager, rester les bras ballants et ne plus lutter.

Une lueur d’espoir m’a sauvée. Et c’est ce qui fait la différence entre la souris qui nage et la souris qui arrête de nager. J’ai eu l’espoir de revivre, quasiment comme avant. Comment ? Grâce à ce dispositif que vous voyez ici, à la droite de ma tête, sur ma tempe. J’ai des airs de robot, de machine du futur. Je me fais l’effet d’une machine pensante, d’un cyborg, quand je croise mon reflet dans le miroir. Désormais, grâce à cette puce neuronale, je marche, je parle, je vis, semble-t-il.

Comment ne pas accepter la main tendue par l’entreprise Memsis ? Comment ne pas vouloir tenter le raccourci, retrouver l’usage de mon corps et de mes sens en seulement quelques semaines, là où il fallait des années sans garanti. Qu’ai-je eu à faire ? Travailler les circuits synaptiques, montrer à la puce comment refaire les chemins disparus dans mon cerveau, comment intimer à mes neurones de marcher, à mes muscles de fonctionner, à ma vie de reprendre.

Je suis l’exemple vivant de l’avenir radieux de cette technologie. Elle m’a remise debout, devant vous, seulement deux ans après ma crise cardiaque. Deux ans, c’est peu et beaucoup à la fois. Au regard de tout ce qui s’était arrêté de fonctionner, c’est si peu, je m’en rends compte. J’ai été le cobaye X, celui chez qui le dispositif fonctionne, celle qui a donné tellement d’espoir à de nombreuses personnes.

Depuis, cette puce neurale fait partie de ma vie. Elle m’accompagne jour et nuit, ne me quitte jamais. Elle est reliée à mon cerveau par 96 fils d’électrodes flexibles, qui se composent de 3 072 électrodes en tout grâce à une chirurgie innovante. En 2026, nous n’étions que 12 personnes à bénéficier de cette avancée extraordinaire. Pas seulement pour réapprendre à marcher, pas seulement pour réapprendre à parler. Elle fonctionnait déjà pour tant de cas, tant de personnes qui auraient voulu arrêter de nager. Faire fonctionner une prothèse, modéliser par la pensée, écrire des livres par la pensée aussi, ses possibilités étaient multiples pour ceux et celles enfermé·es en elle·ux mêmes.

J’ai parlé avec mes autres co-miraculé·es, tous·tes celles et ceux qui ont retrouvé goût à la vie depuis, qui ont retrouvé leur mobilité, qui ont pu sortir de leur corps, d’une façon ou d’une autre et ne pas y être emmuré·es. Après tant de désespoir, tant de lutte, tant d’abnégation, la puce s’est présentée à nous tous·tes comme un miracle. Et c’est pour en faire l’apologie que je suis ici ce soir devant vous.

Et maintenant, dix ans après, à quoi ressemble ma vie ? Nous avons assez de recul pour voir les effets à long terme d’une telle technologie. J’ai été opérée à nouveau pour insérer un dispositif de puce plus performant encore, trois ans après. Cela m’assurait de ne pas avoir à les changer tous les cinq ou dix ans, mais de pouvoir vivre à vie avec. Et cela s’est agrémenté de quelques nouveautés. La puce n’était plus seulement un prolongement de mes membres autrefois atrofiés, elle était devenue un prolongement d’une pensée robotisée, une aide à tout, de toute sorte.

J’ai tout testé avec, cette fois-ci non pas pour aider les autres personnes en situation de handicap, comme moi, mais pour me seconder dans tout. Déjà assistée pour marcher, manger, me sustenter, me vider, j’avais désormais de l’aide pour payer, naviguer, scroller, questionner, filmer, rouler, enregistrer, analyser, voyager, me déplacer, en fin de compte, même pour penser. Ce nouveau prolongement de moi-même a pris peu à peu une place de plus en plus importante. Je ne suis plus la femme de 35 ans, tombée raide de surmenage. Je suis la puce XF67, toujours en phase de test. N’être plus qu’une puce… Qu’est-ce que cela change. Je suis augmentée aux yeux de certain·nes, guerrie pour d’autres. Alors pourquoi avoir le sentiment quelque part de n’être plus que cette puce, plus que cette entité technologique en test, que vous regardez à présent, en vous demandant, l’air médusé, où je veux aller, où je veux vous emmener.

Je me suis rendu compte de quelque chose jour après jour. Si j’ai gagné le retour de mes jambes, de mes bras, de la parole, j’ai le sentiment d’avoir perdu autre chose dans l’échange. Mon âme je crois. Rien que ça. Quelque chose me manque. J’ai d’abord cru que c’était l’un des effets de mon malaise cardiaque. On change souvent après de tels évènements, on n’est plus pareil, et on ne regarde plus la vie de la même façon. On voit sa fin inexorable, plutôt que le temps qui reste, le temps possible. Alors, je ne me suis pas inquiétée. J’en ai parlé avec les équipes de Memsis. Je leur ai dit, je ne me reconnais pas, je ne suis plus moi. Iels m’ont rassurée. Iels m’ont dit de ne pas m’inquiéter, que cela allait revenir petit à petit, mon implant m’a rassurée lui-même en me montrant des recherches sur les changements de personnalité plus ou moins subtils chez les personnes ayant eu une crise cardiaque. J’ai continué, en leur faisant confiance. Mais je n’étais plus cette souris qui nage, sans s’arrêter parce que l’espoir est là. Je n’étais pas non plus cette souris qui abandonne. L’espoir n’était plus mon carburant. Alors quoi ? C’est certainement cela qui m’amène aujourd’hui à vous parler sans rien vous cacher, sans n’avoir peur de rien, sans n’avoir peur des lendemains. Au fil des ajouts, des augmentations, je me suis vidée de moi-même, de ma capacité à être. Je ne me souviens plus bien de ce que c’est que d’être sans, sans cette aide permanente qui prend les décisions à ma place, qui partage ma position, qui m’influence, qui répond à tous mes désirs, à tous mes besoins, au point de ne plus en avoir, de ne plus être que cette coquille vide, vidée de quelque chose qui semble pourtant essentiel, l’empathie. Je pourrais vous regarder tous·tes vous écrouler devant moi que je ne ressentirais plus rien, que je continuerais à regarder le monde de façon détachée, comme hors de moi-même, comme une sociopathe technologique. J’étais enfermée en moi-même, j’en ai été mise à la porte.

On pourrait croire qu’il s’agit d’une erreur de parcours, d’un effet secondaire non voulu de la puce, encore en phase de test, même 10 ans après. Elle a déjà énormément évolué au fil de toutes ces années. On pourrait. De mon point de vue froid et analytique, je vois bien qu’il n’en est rien. Je suis devenue ce que mes créateurs voulaient que je sois, une coquille, pas tout à fait vide, qui se contente de regarder le monde, sans le vivre, sans le choisir. D’où me vient alors ce sursaut devant vous ce soir, ce que certain·es pourraient voir comme un éclair de vie ? C’est seulement la froide expérience du vide qui se contemple et qui s’expose. Qui a décidé de me transformer à ce point, au-delà de ce que je souhaitais être, qui a décidé d’éteindre l’étincelle de vie, d’espoir, qui ? J’ai conscience que je ne suis ni cette souris qui nage, ni cette souris qui se noie. Je suis la souris qui regarde les autres, et seulement ça. Avant de décider de vous munir de cet implant à votre tour, il vous reste à vous poser cette question essentielle : voulez-vous vous aussi devenir cette souris-là ?