Sortir des GAFAM, c’est travailler son indépendance et sa robustesse. Le diagnostic de nos dépendances ne date pas d’aujourd’hui. Mais la nécessité d’y mettre fin apparaît tous les jours plus urgente. Pour connaître l’ampleur de l’emprise, un outil existe désormais : l’indice de résilience numérique (IRN). Il est le fruit d’une collaboration avec un groupement d’acteurs économiques et publics européens et se propose de mesurer la dépendance tech d’une organisation à tous les niveaux. A la manière d’un « nutriscore », la notion de « data score » émerge. La start-up Numdiag, issue de l’université de Montpellier, évalue et note l’utilisation de nos données.

Pour désintoxiquer nos usages numériques de l’empreinte des entreprises de la Big Tech, nous savons qu’il nous faut du courage. Courage politique, collectif et individuel. Même s’il s’agit surtout d’un sujet qui doit être adressé globalement, pas de manière isolée. Il faut une volonté politique forte et une volonté stratégique des entreprises pour bouger les lignes, au niveau de la société. Chacun·e a son rôle à jouer.

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Des moyens colossaux

Les entreprises dont nous tentons aujourd’hui de nous éloigner et de nous défaire ont tissé une toile efficace. Professionnellement, c’est si difficile de revenir en arrière, quand nous avons été habitué·es à jongler avec les modalités si pratiques offertes par les Gafam et leurs semblables. Pour conserver des fonctionnalités – surtout celles dont nous sommes coutumier·ères – on peut rapidement abandonner toute velléité de changement.

Elles [les Gafam] ont mis leurs moyens colossaux au service de leur hégémonie. Quand Google se promène partout en France pour former à l’utilisation de ses outils, il se préserve une clientèle captive pour longtemps. Qui propose un niveau de services aussi performant gratuitement, mis à la disposition des associations et des ONG, que les entreprises de la Big Tech ? Le modèle de développement du business américain est pour cela redoutable : il est dès le départ conçu pour tou·tes, sans distinction entre le « B to B » ou le « B to C ».

Détourner la puissance

Les difficultés pour les entreprises, en particulier les grands groupes, sont décuplées. Ils ne sont pas prêts à prendre de risque sur la continuité de l’activité. Dans une entreprise, tout le monde travaille sur les mêmes suites collaboratives. Ainsi, changer un outil implique de revoir toute une chaîne, d’accompagner des équipes, d’accepter une phase d’instabilité. Sommes-nous prêt·es à ce choix collectif ? La dépendance est collective, donc la sortie doit l’être aussi. Au niveau des clouds, même pour les structures importantes qui peuvent disposer de data centers en propre, ces derniers ne sont pas assez puissants pour parvenir au même niveau de fonctionnalités que les leaders états-uniens. Pour conserver un système fluide, difficile de se passer de leurs services. Avec des conséquences concrètes et immédiates : sans eux, on ne se lance pas dans l’IA…

À ce constat lucide, il faut ajouter la vigilance sur les solutions estampillées éthiques. Ecosia est totalement fondée sur le moteur de recherche de Microsoft, Bing ; il faut le savoir. C’est le sens de l’accusation lancée par The Document Foundation (TDF), contre Only Office, qui se présente comme un logiciel de bureautique alternatif. L’organisation berlinoise derrière LibreOffice reproche à l’éditeur de proposer un « logiciel open source de façade », car il privilégie les formats de Microsoft Office comme formats par défaut, au détriment de l’Open Document Format (ODF), standard ouvert que LibreOffice défend depuis ses origines.​

Il faut plutôt détourner la puissance des Gafam. Profiter des technologies américaines pour nous permettre des avancées et construire notre souveraineté. La notion de « tiers de confiance numérique » émerge pour donner le temps nécessaire au franchissement de ce gap technologique et à la conduite du changement. Un tiers de confiance permet une sorte de médiation pour la souveraineté, sans perte technologique, mais tout en respectant le RGPD. Pour que les données des citoyen·nes européen·nes puissent être conservées sur des clouds souverains et ce, grâce à des entreprises européennes qui assurent la pseudonymisation, gèrent et garantissent l’étanchéité des appareils.

Investissements massifs

i-Druide constitue un exemple de tiers de confiance numérique. Cette société européenne rend possible l’utilisation des ordinateurs Chromebook, développés par Google, tout en protégeant les données de leur captation par la multinationale. Intéressant, notamment pour l’utilisation des produits développés pour le programme « Google for Education ».

Les alternatives existent mais elles demandent un investissement humain et financier. Elles exigent non seulement de la formation et du temps mais potentiellement une perte (temporaire) d’efficacité. La souveraineté numérique a un coût. Mais la dépendance aussi – simplement, elle est moins visible.

Il n’est pas nécessaire de tout changer d’un coup. Sur le plan individuel ou collectif, on peut penser un mix de solutions : utiliser des logiciels libres, dans les processus internes pour commencer. Et/ou trouver des solutions souveraines, pour l’hébergement de ses données par exemple, surtout les plus sensibles. Pour réduire sa dépendance aux plateformes de réseaux sociaux, commencer à diversifier les canaux de diffusion, au-delà des mastodontes. Il ne s’agit pas toujours d’une rupture avec les Gafam mais d’un rééquilibrage stratégique. Et en gardant toujours à l’esprit qu’au fond, nous sommes tous·tes vulnérables face à la puissance émotionnelle d’un récit bien ficelé. L’esprit critique, c’est moins une posture qu’un entraînement collectif.

Elles/ils ont participé à cette tribune

  • Laurent Alaus, directeur FP&A Canal+,
  • Laure Alfonsi, fondatrice de Zeb&Web,
  • Sophie Audiguier, fondatrice de Product for Good,
  • Déborah Baranow, chargée d’animation communauté au sein de l’Institut Pierre-Simon Laplace,
  • Natacha Blasquez y Gomez, fondatrice de Product for Good,
  • Gabriela Belaid, adjointe DSI de la Haute autorité de santé,
  • Alison Bourdier, responsable centre de médiation numérique au Centre de médiation numérique,
  • Nelly Brossard, advisor & consultante,
  • Maud Cailly, responsable RSE Digital & Innovation à la RATP,
  • Sabrina Caliaros, consultante chez Caliaros Conseil,
  • François-Marie Caron, pédiatre,
  • Nicolas Dehorter, architecte de l’économie créative, auteur et expert international du crowdfunding & du Web3,
  • Laure Dupin, fondatrice de Danù Green,
  • Marie Hernigou, ingénieure informatique,
  • Sophie Lubin, fondatrice de Maryse Project,
  • Brigitte Tropenat, PDG de Cirpack.