En 2019, lors du CES (Consumer Electronic Show) de Las Vegas, l’un des plus grands événements du monde de la tech, la startup de Lora DiCarlo se voit remettre un prix d’innovation, dans la catégorie « robotique et drones » pour son produit « Osé ». Un prix qui fut retiré par le CES quelques temps après, jugeant qu’ » Osé » faisait partie de la liste des produits « immoraux, obscènes, indécents, profanes ou ne correspondant pas à l’image » du salon : « Osé » était un sextoy dédié au plaisir féminin. Une controverse sexiste dont se serait bien passé le CES, qui tente de maintenir une image d’inclusivité dans le monde de la tech.

La sextech, contraction visant à désigner les entreprises qui mêlent nouvelles technologies et sexualité dans leurs produits, n’en est pas à son premier scandale sexiste. L’industrie, estimée à plus de 30 milliards de dollars en 2019, est en pleine expansion : sextoys, applications, services… Un marché qui attire de plus en plus de femmes entrepreneures, déterminées à révolutionner l’industrie et proposer une autre vision de la sexualité.

« Pourquoi votre vibromasseur n’a pas une forme de pénis ? »

« Il y a toujours une histoire personnelle quand on entre dans ce milieu. Et ce n’est pas pour gagner beaucoup d’argent ! » explique Bryony Cole, créatrice du podcast Future of Sex. Pour la plupart de ces femmes entrepreneures, leur entrée dans la sextech résulte d’un hasard… et de l’envie de changer les choses. « Tout s’est ouvert à moi : je me suis interrogée en tant que femme, sur le plaisir féminin, le féminisme… Je voyais bien qu’être une femme dans la tech, qui parle à une tablée de mâles alpha, c’était plus compliqué que prévu » raconte Christel Bony, créatrice du groupe Sextech For Good. En 2014, la Française a développé B.Sensory, la première application de lecture d’ebooks érotiques connectés à un sextoy, le Little Bird. L’aventure s’arrête en 2018, mais l’emmène jusqu’au CES de Las Vegas.

Pour ces femmes entrepreneures, l’industrie peut s’avérer pleine d’obstacles : « quand j’ai lancé mon site, j’ai mis 4 ans à trouver une banque pour ouvrir un compte ! Et je ne parle même pas du recrutement, des plateformes de streaming, de la publicité qui nous référencent comme site pour adultes… » nous raconte Cindy Gallop, papesse de la sextech et créatrice du site Makelovenotporn, destiné à raconter la sexualité autrement que par la pornographie. « Les marques qui se concentrent sur le plaisir féminin sont bannies de Facebook et d’Instagram… ce qui n’est pas le cas des traitements contre les dysfonctionnements érectiles » explique Patricia Cervantes Santana, co-fondatrice de Vibio, une marque de sextoys connectés.

L’une des difficultés pour ces start-ups reste le financement. En cause : l’omniprésence des hommes aux postes de pouvoir, et notamment dans les comités d’investissement. « Nous avons les mêmes problématiques que les autres femmes en tech : moins de 10 % des fonds vont à des équipes féminines, et encore moins quand les femmes sont les seules fondatrices » explique Patricia Cervantes Santana. Pour Alma Ramirez Acosta, autre co-fondatrice de Vibio, la sextech a un problème de parité : « le pouvoir est entre les mains des hommes, donc le manque de représentation n’aide pas », explique-t-elle.

À ces problématiques s’ajoute un sexisme latent, tant dans le cadre professionnel que personnel. « L’une des questions qu’on me pose le plus, c’est : “que disent tes parents de ton travail ?”, comme si c’était un problème. Ma réponse est toujours : “ils sont fiers” » témoigne Johanna Rief, directrice des relations publiques chez WOW Tech, une entreprise qui possède les marques de sextoys Womanizer et We-Vibe en Europe. « Nous avons eu quelques commentaires d’hommes qui ne comprenaient pas la demande pour les sextoys » se rappelle Patricia Cervantes Santana. « L’un nous a demandé : “pourquoi votre vibromasseur n’a pas une forme de pénis ?””.

Une révolution de l’intime

« Un homme n’aurait jamais eu un concept pareil ! » rit Cindy Gallop quand on la questionne sur l’impact des femmes dans l’industrie. Pour toutes les entrepreneures que nous avons interrogées, ça ne fait pas de doute : après que leur bien-être et plaisir aient été ignorés pendant si longtemps, les femmes de la sextech sont enfin en mesure de construire des produits qui leur ressemblent. « C’est ça qui me réjouit : c’est un secteur qui est très motivant, parce que construit et façonné par des femmes. Je reste convaincue qu’il reste une révolution à faire, et c’est la révolution de l’intime » nous confie Christel Bony. « Parler ouvertement de la sexualité féminine est vitale pour atteindre la libération » insiste quant à elle Johanna Rief.

Si la sextech est un secteur en pleine croissance, elle est assez inégalitaire selon les pays. À travers Sextech For Good, Christel Bony essaye de faire émerger cette industrie en France. « On est encore dans un pays où il n’y a pas la parité sur les comités d’investissement… et qui n’a pas envie de parler de sexe. Pourtant il y a des gens qui font des choses, qui organisent des conférences pour parler de ces sujets-là… Mais sur des projets beaucoup plus ambitieux, il n’y a personne ». L’entrepreneure se veut toutefois optimiste, et espère des améliorations dans les années à venir.

« Les femmes tracent leur voie dans cette industrie, mais il ne faut pas oublier que c’est une industrie très blanche » signale Patricia Cervantes Santana. Personnes en situation de handicap, non-blanches, seniors, membres de communautés LGBTQIA+ : autant de profils que la sextech doit reconnaître et prendre en compte, selon ces entrepreneures. « Il faut montrer que la sextech ce n’est pas juste des vibros, mais aussi de l’éducation sexuelle, des outils contre les violences et le harcèlement… Nous devons changer les personnes assises à la table des groupes d’investissement, et y voir plus de diversité, et là nous pourrons innover » martèle Bryony Cole. « Et je pense que nous sommes le futur de la sexualité ».

Pauline Ferrari
Pauline Ferrari
Journaliste Tech
Mes domaines de prédilections : nouvelles technologies, féminismes, sexualités, cultures web et tréfonds d'internet.