« J’envoie ce tweet dans l’espace via le satellite Starlink. » Comme à son habitude, Elon Musk gazouille pour faire la promotion de son empire. Après les voitures électriques, l’Hyperloop et les SpaceX Falcon 9, le désormais deuxième homme le plus riche du monde mise sur ses satellites pour s’enrichir. En orbite autour de la Terre, ces engins permettent de diffuser Internet dans des zones reculées où le réseau est mal ou non desservi et donc, de tweeter à tout va.

L’idée semble louable. ­Avec la Covid, le numérique est devenu encore plus indispensable à nos sociétés. Travail, cours, apéros, courses… Pendant ces (longs) mois de confinement, une partie de la société a vécu à travers ses écrans. Une chose en entrainant une autre, l’accessibilité numérique est devenue un enjeu social encore plus central. Et si ces satellites résorbaient l’exclusion sociale du web ? « Avec Elon Musk, il y a souvent un enrobage philanthropique, mais il ne faut pas être dupe, met en garde Arnaud Saint-Martin, chargé de recherche au CNRS. Les voitures électriques, son projet d’aller sur Mars : il les présente aussi comme de la philanthropie. Il dit partout : « Je vais sauver l’humanité ». Mais cela reste de l’accumulation capitalistique hyper prévisible ! » Le sociologue doute des annonces initiales : « Starlink vise certains marchés de défense. Il est probable que le client le plus sûr, ce soit l’armée. »

Derrière les grands discours de Musk et les grandes annonces de Starlink, cette offre internet pourrait surtout ne pas être si accessible. Après que le grand manitou a affirmé en 2015 un prix autour de « 80 dollars par mois », Starlink demande à ses beta testeurs 99 dollars par mois, en plus des 499 dollars nécessaires à la mise en place des matériaux. Difficile d’imaginer que ces sommes puissent permettre de résoudre l’accessibilité numérique.

Selon certains calculs, on pourra voir à tout instant 300 de ces satellites depuis n’importe quel point du monde.

Guillaume Cannat

Pollution spatiale

Au-dessus de nos têtes, l’association Union of Concerned Scientists estime que près de 2800 satellites gravitent en orbite autour de la Terre. Un chiffre qui va vite sembler dérisoire. Starlink prévoit d’envoyer 12 000 satellites d’ici 2025. « Selon certains calculs, on pourra voir à tout instant 300 de ces satellites depuis n’importe quel point du monde », détaille Guillaume Cannat, auteur du Guide du Ciel et Ciel à l’œil nu.

Cet observateur est très inquiet du déploiement de cette flotte spatiale et des dégâts qu’elle pourrait causer à la Terre. « L’un des problèmes que pose Starlink c’est la pollution atmosphérique. Plus on multiplie les lancements et plus on multiplie le risque que certains satellites se comportent mal. » Car une partie des engins envoyés dans l’espace s’avèrent être défectueux. Et comme l’entrepreneur sud-africain compte en lancer une dizaine de milliers, le problème pourrait s’avérer loin d’être marginal. « En mai 2019, sur un envoi de 60 satellites, 3 ont été perdus d’entrée »

Ces engins à la dérive viennent polluer une orbite basse déjà encombrée. Mais au-delà de la pollution, Guillaume Cannat craint les dégâts que pourraient causer ces débris à l’abandon : « Prenons un boulon qui pèse 10g, en orbite sa vitesse est si grande que son impact est plus fort qu’une balle. Le risque potentiel, c’est que des morceaux de satellites touchent d’autres satellites, voire la station spatiale internationale. Même si, heureusement, son orbite est plus haute que la leur juste après leur lancement. »

Coup dur pour les astronomes

Moins évident, cette dizaine de milliers de satellites risquent de causer de sérieux problèmes aux observateurs du ciel amateurs. « Pour le grand public, cela va dégrader l’aspect du ciel. Ils ne sont qu’entre 300 et 1 200 kilomètres d’altitude, ce qui est assez peu. Ceux qui voudront photographier le ciel, auront en permanence des objets qui passeront dans leur champ de vision », prévient Guillaume Cannat.

Plus dangereux : les scientifiques vont être particulièrement impactés par les projets de Starlink.  « Les instruments d’observation du ciel sont de plus en plus sensibles et impossibles à mettre en orbite. Ils sont donc forcément impactés par ces satellites. Observer l’espace, ça s’inscrit sur une longue période de temps, il faut jouer avec la météo ou encore la pollution lumineuse. S’il faut rajouter ces engins… De nombreux gros télescopes, dont certains ne sont même pas encore en service, vont devenir inutile », rajoute Guillaume Cannat. Concrètement, ce passionné du ciel estime qu’il sera très compliqué de renouveler une observation complexe comme celle du trou noir dévoilé le 10 avril 2019. Avant de conclure : « La distribution d’Internet par satellites n’est intéressante que pour des grands pays comme les États-Unis, où l’accès terrestre à Internet peut être très difficile loin des villes. Donc, pour répondre à une demande nationale, Elon Musk n’hésite pas à polluer l’ensemble de la Terre ! »

Vincent Bresson
Vincent Bresson
Journaliste
Boomer en devenir, Vincent est un journaliste indépendant traînant sa plume auprès de différentes rédactions. Passionné par les communautés marginales et les mèmes bien sentis, il aime particulièrement écrire sur les usages des nouvelles technologies.