Pour vivre heureux, vivons caché.es ?

C’est un constat malheureusement assez connu : quand on travaille dans le secteur des nouvelles technologies, on est très souvent un homme, blanc, hétérosexuel cisgenre, diplômé. La part des femmes en tech et dans le numérique a du mal à atteindre les 20%, et la question de la diversité des orientations sexuelles et de genre au sein de ces industries reste épineuse. Selon le 4ème Baromètre du Boston Consulting Group de 2018, 80% des répondant.e.s LGBT+ se déclarent prêt.e.s à se « outer » au travail… Mais seulement la moitié le font. Selon ce baromètre, plus d’un tiers des LGBT+ considèrent que le fait de « faire son coming out » pourrait être un frein à leur carrière professionnelle.

« Je me retrouvais la seule meuf dans un aréopage de mecs blancs », se rappelle Marine Rome, ancienne directrice de Lesbians Who Tech à Paris, une communauté de femmes LGBT+, de personnes trans et non-binaires qui gravitent autour du secteur de la tech. Alors qu’elle se rend à San Francisco dans le cadre de son travail, Marine Rome découvre ce réseau, qu’elle décide d’implanter en France. Au premier événement, alors qu’elle espère une dizaine de participant.e.s, une centaine de personnes se retrouvent.

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« C’est qu’il y avait un vrai besoin », commente-t-elle. Dès lors, le réseau se retrouve régulièrement, dans des événements de réseautage ou de manière plus informelle… jusqu’à organiser un sommet dans les locaux de Google. Pour Marine Rome, Lesbians Who Tech a alors toutes les qualités d’un réseau professionnel : « cela permet de monter en compétence dans un espace safe, de s’entraider, de se visibiliser.. Vu que c’est un milieu super hostile, il y a une vraie bienveillance », explique-t-elle. Un soutien essentiel pour celles et ceux qui ne peuvent pas parler de leur orientation sexuelle ou de genre au travail.

Sur le sujet, les LGBTphobies sont encore bien présentes dans le monde professionnel : malgré son image progressiste, la tech n’est pas exempte de remarques homophobes, de préjugés et de remarques sexistes. Si certaines initiatives naissent du côté de la Silicone Valley, la FrenchTech semble à la traine. Pour Marine Rome, les employeurs ont tout intérêt à mettre en place un esprit d’entreprise bienveillant où le racisme, le sexisme et les LGBTphobies sont exclues : « les employé.e.s vont être attiré.e.s par un espace de travail safe, être motivé.e.s et surtout y rester ! » estime-t-elle.

J’ai occupé l’espace de la rue avec mon corps pour faire entendre nos luttes, je continue sur internet. 
Isabelle Sentis, Queercode

Du Queer dans la Tech

Au-delà du manque de diversité dans les entreprises qui conçoivent les nouvelles technologies, il y a le manque de visibilité des personnes queer sur internet ou dans les œuvres vidéoludiques. Natacha Rault, non-binaire et bisexuel.le, explique avoir grandi « sans repères, à une époque où l’homosexualité était encore inscrite à la liste des maladies mentales ». En 2016, depuis la Suisse, iel crée Les Sans PagEs, un projet destiné à combler le fossé des genres sur Wikipédia, qui est l’un des sites les plus visités au monde. « Au bout d’un moment, ayant vécu une succession de violences patriarcales, LGBTphobes, je me suis demandé : on fait quoi avec cette colère ? », explique-t-iel. En créant des fiches Wikipédia, les Sans PagEs rendent visibles les oublié.e.s de l’histoire. « Bouger les mentalités, ça passe par rendre visible ces sujets », commente Natacha Rault. Pour Isabelle Sentis, à l’origine du projet Queercode, qui vise à écrire collectivement l’histoire des femmes qui aiment les femmes, cisgenres ou transgenres, pendant la Seconde Guerre Mondiale, internet a été « un lieu de rencontre de gens dont les luttes étaient proches des nôtres. Le web est un vrai espace. J’ai occupé l’espace de la rue avec mon corps pour faire entendre nos luttes, je continue sur internet », explique-t-elle.

Dans ces projets hors des circuits traditionnels des géants de la tech, on retrouve beaucoup d’empouvoirement à faire, à créer, à bidouiller : le succès des Fablab et autres hackathons attirent de plus en plus de profils diversifiés. Guy Mark Lifshitz, artiste numérique et data scientist, a travaillé sur deux éditions du Queer Hackathon, organisé durant la Queer Week à Paris : « J’aime le format du hackathon pour rencontrer des nouvelles personnes et trouver des projets intéressants sur lesquels travailler ». Durant ces journées, les participant.e.s pouvaient travailler en groupe sur des projets, puis les présenter. « Ce n’est pas facile pour des personnes qui ne se conforment pas à ces normes de s’intégrer. La majorité des personnes dans le milieu de la tech ne connaissent pas bien le monde LGBTQIA+ », explique-t-il.

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« Je pense que c’est indispensable que la tech se diversifie. Il faut que ce soit un endroit qui envisage d’être inclusif », analyse Marine Rome. Car le manque de diversité dans la conception a de réelles conséquences sur le produit final. « Il faut penser que les produits tech sont aussi utilisés par ces personnes, et donc il faut avoir de la représentation dans leur conception, leur création et dans les positions de pouvoir », estime Guy Mark Lifshitz. Une diversité qui s’atteint dès l’école primaire, en donnant envie de se diriger vers des carrières scientifiques et techniques, et en combattant contre l’exclusion de certain.e.s de ces filières. « Il faut visibiliser des modèles, des carrières destinées à des personnes queer, montrer que c’est possible », insiste Marine Rome.

Pauline Ferrari
Pauline Ferrari
Journaliste Tech
Mes domaines de prédilections : nouvelles technologies, féminismes, sexualités, cultures web et tréfonds d'internet.