Câbles électroniques, outils, imprimante 3D, découpe laser, ordi portables, étagères remplies d’outils… Dès les premiers pas dans la grande salle aux murs blancs, au rez-de-chaussée d’un HLM à Drancy, le ton est donné. Nous sommes bien dans un Fablab, celui occupé par le parcours E-Fabrik, en l’occurrence. Il est 14 h. La douzaine de jeunes s’installent autour d’une imposante table. L’atelier reprend. Maxime, l’un des trois médiateurs numériques qui accompagnent les projets de fabrication de la formation (qu’on appelle ici les Défis) annonce le programme de l’après-midi. Les quatre binômes doivent valider la solution technique de leur projet et commencer la fabrication de leur prototype. Les projets sont variés : jeu de plateau pour développer les habiletés sociales de personnes autistes, télécommande télé simplifiée, panneau d’affichage des menus de la journée pour un foyer de jeunes en situation de handicap ou encore système d’alerte pour la recharge de batteries de fauteuils roulants électriques.

C’est une ouverture à l’autre, des deux côtés et du lien social.

Amandine Beuscart, E-Fabrik

Youssouf et Logan ont bien avancé sur leur télécommande destinée aux résidents avec un trouble du spectre autistique d’un foyer d’Aulnay-sous-Bois. « Nous sommes allés les rencontrer sur leur lieu de vie. Ils nous ont expliqué leurs difficultés à utiliser les télécommandes classiques, trop compliquées avec tous leurs boutons », explique Youssouf, 21 ans, qui a arrêté ses études de droit en 2020. Comme tous les projets réalisés pendant ce parcours, la télécommande à cinq boutons a été conçue pour et surtout avec les personnes concernées, appelées ici les associés. Le volet social avec le handicap est une des particularités de ce parcours. « C’est une ouverture à l’autre, des deux côtés et du lien social », souligne Amandine Beuscart, la coordinatrice du parcours. Et la possibilité de créer des objets ou plutôt des aides techniques véritablement utiles.

(c) Alexandra Luthereau

Seul critère : la motivation

Le parcours E-Fabrik a été lancé en 2018 pour des jeunes âgés entre 18 et 25 ans « qui se cherchent professionnellement », explique la coordinatrice. Nul besoin d’un quelconque niveau d’études ou de compétences requises pour l’intégrer. « Notre seul critère c’est la motivation. Et un attrait pour la fabrication, le bricolage, le numérique et l’envie de travailler avec les personnes en situation de handicap », continue-t-elle. L’objectif n’est pas de leur décerner un diplôme ou une qualification, mais de les « remobiliser dans leur projet professionnel en leur permettant de se concentrer sur eux, leur potentiel, leurs compétences et avancer concrètement à travers la réalisation d’objets », décrit-elle. En résumé : « On veut donner une impulsion, un élan ».

Pour cela, la formation dure cinq mois. Outre la fabrication d’aides techniques pour des personnes en situation de handicap, le programme compte de nombreux ateliers. « C’est plus que ce que j’espérais », se réjouit Adama, 24 ans, qui a dû abandonner ses études en biologie en 2015. « On a fait des Hackathon, de la couture, de l’électronique, du design, des ateliers de prise de parole. On est sensibilisé au handicap. On suit aussi des modules professionnels pour nous aider dans les entretiens d’embauche et trouver du boulot », énumère-t-elle.

Ici c’est structuré, mais libre. Ce n’est pas comme à l’école. On ne nous juge pas.

Adama, élève de la E-Fabrik

« Structuré, mais libre »

Retour à l’atelier. Les binômes s’activent à leur projet. Youssouf s’est rendu dans la salle de découpe laser. Après quelques manipulations sur le logiciel de la machine, les différents éléments du boîtier de la télécommande en bois se dessinent sous nos yeux. De son côté, Logan écrit les lignes de codes qui permettront à la télécommande de fonctionner. Les jeunes sont autonomes dans leurs projets, tout en étant accompagnés par les médiateurs numériques. « Ici c’est structuré, mais libre. Ce n’est pas comme à l’école. On ne nous juge pas », explique Adama. Et c’est sans doute, une des clés du succès du parcours. « Le cadre est tellement différent d’une salle de classe ordinaire, abonde Céline Martineau, responsable du programme E-Fabrik. Le Fablab bouscule les codes ». L’esprit est communautaire et collaboratif. Il n’y a pas d’un côté les sachants et de l’autre les apprenants. Ici les relations sont horizontales, tout le monde apprend des uns des autres. Pas de mauvaise note en cas d’erreurs. Se tromper fait partie de l’acquisition de compétences et même de la réflexion sur son projet professionnel, selon « le principe du processus itératif », explique Amandine Beuscart. « L’idée est de se dire j’essaie, si ça ne marche pas, je me demande ce qui a fonctionné ou pas. Puis j’essaie autre chose. Tout cela m’apporte forcément. »

À ce jour, le parcours a déjà formé une soixantaine de jeunes. A son issue, certains reprennent leurs études, d’autres entrent dans la vie active ou réalisent une mission de service civique, souvent dans la médiation numérique. C’est ce qu’envisage Youssouf : « J’aimerais aider les personnes en difficulté à utiliser le numérique. J’ai encore beaucoup à apprendre, mais je pense avoir trouvé ma voie ». De son côté Adama s’épanouit : « La formation est en train de combler le vide de ces dernières années. Ça me donne envie de refaire des études, peut-être en ergothérapie, un métier que j’ai découvert durant l’un des ateliers ».

Alexandra Luthereau
Alexandra Luthereau
Journaliste Presse
Journaliste par goût de travailler sur des sujets et thématiques divers, mes sujets de prédilection sont l'environnement, le handicap, l'égalité femmes-hommes, les banlieues, les nouvelles technologies et la santé. Ca fait beaucoup, mais je suis gourmande.