Du tchat de gamer au forum nouvelle génération

VendrediLecture s’en est d’ailleurs vite emparé. Cette association qui, comme son nom l’indique, promeut la lecture et encourage le partage de coups de cœur littéraires a commencé à utiliser Discord en juin 2017. « Nous avions dans l’équipe un gamer qui nous a conseillé cet outil pour nos conversations dans l’équipe, afin d’organiser par exemple les partenariats, les concours ou encore pour animer les réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook, etc. Depuis, on l’a ouvert à l’entièreté de la communauté tout en conservant des salons privés pour continuer à organiser en interne la « magie » de VendrediLecture », explique Magali Conéjéro, présidente de l’association.

Les communautés professionnelles ne sont pas en reste. Si à VendrediLecture les utilisateurs conseillent des livres ou se donnent de bons plans, d’autres partagent des articles ou des renseignements leur permettant d’avancer dans leur travail ou de réaliser une veille grâce aux collègues. « Je suis parfois invité par mail sur des serveurs de chercheurs sur lesquels nous échangeons des informations liées à nos disciplines », raconte Antoine Taly, chercheur en biochimie au CNRS et enseignant à l’Université de Paris.

Réunir les fonctionnalités des concurrents


Pour expliquer et comprendre l’attrait de cet outil auprès d’un large public, dépassant le cadre des gamers, il faut peut-être aller chercher du côté l’ergonomie de Discord. « Pour moi et pour la majorité de l’équipe, c’était une découverte. Mais Discord est plutôt facile à prendre en main et est assez instinctif », complète la présidente de VendrediLecture. Assez similaire à Slack en termes d’interface, Discord essaye de regrouper toutes les fonctionnalités de ses concurrents tout en proposant un service gratuit : salons vocaux, partage d’écran, possibilité de tchat en groupe ou entre deux personnes… De quoi organiser des réunions ou même… des cours !

L’outil a en effet connu son heure de gloire à l’école et à l’université pendant le confinement. Alors que les plateformes institutionnelles peinaient à se mettre en place et, selon certains, ne permettaient pas une forte interactivité, une partie des enseignants ont choisi, souvent sur proposition de leurs élèves eux-mêmes gamers, de faire cours ou de répondre aux questions de la classe avec cet outil.

Une plateforme éducative pendant le confinement


Quentin Françoise, enseignant en histoire-géographie au lycée, s’est retrouvé dans cette situation. « Nous ne faisions pas directement cours sur Discord, mais c’était un tchat pour maintenir une forme de présence en dehors de la classe virtuelle du CNED, raconte-t-il. Le gros avantage de ce genre de plateforme, c’est que nous voyons les élèves en ligne, ils réagissent immédiatement lorsque nous leur donnons un document. Alors que sur les autres plateformes institutionnelles, nous déposons le travail à faire, mais nous n’avons aucun retour. » Surtout, pour ces professeurs, cette solution a été un moyen de garder un contact avec leurs élèves, y compris, et surtout avec ceux n’ayant pas forcément la « culture scolaire », n’étant pas à l’aise avec les mails ou avec les autres plateformes dédiées.

D’ailleurs, c’est peut-être grâce à son caractère non institutionnel que Discord a eu autant la cote pendant le confinement. « Très clairement, pour nous, cela nous a permis de garder un lien avec des élèves qui sont « cachés ». Là, ils sont chez eux, il est beaucoup plus facile pour eux de réagir », confirme Quentin Françoise.

« On a ouvert la boîte de Pandore »


Enfin, la configuration même de l’outil permet de travailler en groupe, ce qui est particulièrement recherché dans le cadre scolaire ou estudiantin. « Avec Discord, il est possible de mettre en place facilement des sortes de salle virtuelle dans lesquelles les gens peuvent échanger et avancer en petits groupes tout en conservant un point de rendez-vous global pour toute la classe où l’on peut partager des diapos ou donner les consignes », explicite Antoine Taly, chercheur au CNRS et enseignant à l’Université de Paris.

Cependant, cet outil initialement utilisé par les gamers comporte certaines limites qui rejoignent justement les critiques faites aux jeux vidéo en ligne, de par leur côté vite chronophage. « On a ouvert la boîte de Pandore et c’est très dur de la refermer. Cette mise en relation permanente avec les élèves est devenue une normalité. Après le confinement, je suis resté sur la plateforme, cela me demande beaucoup de temps et ça s’est retourné contre moi », estime Quentin Françoise.

L’enseignant fait désormais marche arrière et souhaite fermer le Discord qu’il continuait d’utiliser pour envoyer des documents ou des liens à ses élèves pouvant compléter ou faire échos aux cours. « Cela a aussi amené une certaine confusion des genres et perturbe les élèves qui ne savent pas forcément toujours où trouver l’info », estime-t-il.

Où vont les données ? 


Par ailleurs, la plateforme n’est pas réellement RGPD compatible ou, du moins, fait débat sur ce terrain-là. Discord recueille automatiquement un certain nombre de données comme l’adresse IP, l’identifiant de l’appareil… et le contenu de tout ce qui est déposé sur la plateforme, que ce soit les conversations, les fichiers, les renseignements donnés… Or, à ce jour, il est difficile de savoir exactement comment les informations sont utilisées. Si la start-up assure s’en servir pour améliorer l’expérience utilisateur et se défend de les vendre, paradoxalement, elle explique « partager des informations agrégées ou non personnelles avec [ses] partenaires ou autres à des fins commerciales. »

Et avec 100 millions d’utilisateurs réguliers revendiqués après seulement cinq ans d’existence, Discord aurait de quoi faire niveau données. Valorisée en 2019 deux milliards de dollars, l’entreprise cherchait encore jusqu’à récemment son modèle économique. Avec un accès gratuit pour tous et sans publicité, elle avait opté dans un premier temps pour un catalogue de jeux en ligne payant. Mais face à une trop grande concurrence, elle l’a abandonné et a opté pour une version premium avec des fonctionnalités supplémentaires ou améliorées (utilisation d’autres émojis, une capacité de téléchargement de fichiers volumineux plus importante, des vidéos de meilleure qualité, etc.). Reste à savoir si l’entreprise en pleine croissance ne sera finalement pas rachetée par un grand mastodonte du web.

Eva Mignot
Eva Mignot
Plume Journaliste