De l’informatique à l’IA : chronique des résistances écologiques

Des premières alertes de la Silicon Valley dans les années 1970 aux lois pionnières REEN en France, la prise de conscience des ravages écologiques du numérique a mis des décennies à s’imposer dans le débat public. À l’heure où l’intelligence artificielle met notre économie carbonée sous stéroïdes et que l’État accélère l’implantation des data centers, une nouvelle ligne de front s’organise face au rouleau compresseur de la Tech.
L'émergence d'une conscience
Dans son ouvrage Pris dans la toile, Sébastien Broca rapporte que « dans la Silicon Valley, les premiers mouvements sociaux dénonçant les dégâts environnementaux causés par l’industrie des semi-conducteurs émergent à la fin des années 1970 ». Cette évocation est lourde de sens quand on pense à la façon dont l’industrie de l’IA est aujourd’hui consubstantiellement liée à celle des semi-conducteurs.
En France, les travaux sur les aspects environnementaux du numérique ont commencé à se faire connaître au début des années 2000, ce qui ne leur ôte en rien leur caractère de précurseurs. On pense là aux collectifs EcoInfo et GreenIT qui ont fait à la fois œuvre de diffusion de la connaissance et de levier de mobilisation. C’était le temps des visionnaires, de celles et ceux qui ont posé les bases d’une réflexion grâce à leur compréhension technique et leur vision. Le point commun entre ces mouvements est peut-être qu’ils émanent de celles et ceux qui ont les mains dans le cambouis, voire dans les substances toxiques, là où la société reste encore à distance du fonctionnement des machines.
Pour ma part, je me souviens d’avoir pris conscience du phénomène en apprenant l’existence d’un brevet relatif à l’un des premiers projets de data center sur barge porté par Google. Les mouvements et le froid de l’eau étaient censés pallier la surchauffe due au fonctionnement des serveurs. Je me souviens que c’était en 2009 car j’en avais parlé à une assistante parlementaire lors de la révision du paquet télécom en cours. Le message n’avait même pas été entendu tant je l’avais amené de manière totalement inopinée et à contretemps. Que je sois détrompé, mais c’est aussi parce que, même chez les Verts, ce n’était pas tant un sujet à l’époque.
Plus tard, je me souviens de l’écho qu’a suscité le rapport Clicking Clean, publié en 2017 par Greenpeace à la suite d’une longue lignée de travaux. Il attribuait un score environnemental aux plateformes numériques déjà bien trop grandes. Ça a été un pas supplémentaire dans la prise de conscience collective de la chose. À cette époque, je me souviens d’être sorti d’un data center en me disant : « Si tu veux sauver la planète, ne va pas sur Internet. »
Car faire fonctionner un data center, du moins à l’époque, c’était finalement faire fonctionner une entreprise de climatisation. Une analogie pour décrire le PUE (pour power usage effectiveness, soit le ratio entre l’énergie nécessaire au data center et celle nécessaire aux équipements informatiques à proprement parler) était la suivante : « Un data center c’est comme mettre un four dans un frigo et garder le tout à température constante. » C’est l’un des enjeux supplémentaires de la centralisation des données : non seulement c’est un mode de délégation de pouvoir qui conduit trop souvent à des abus, mais c’est aussi un mode de dépense accrue sur les plans matériels et énergétiques.
La bascule vers des politiques publiques dédiées
Toujours selon une chronologie trop personnelle et lacunaire, je dirais que le sujet environnemental dans le domaine du numérique a vraiment émergé dans la société avec le débat autour de la 5G. À l’époque, le débat portait non seulement sur l’impact des ondes, mais aussi sur de nombreuses théories complotistes, selon lesquelles l’électrification du monde et l’injection de puces 5G dans les vaccins nous rendraient contrôlables par satellite.
Parmi tout ce bruit ambiant, la question environnementale a alors été identifiée par les autorités publiques comme un cri à entendre : alors que la 5G était défendue par ses promoteurs comme moins énergivore que les générations précédentes, ses détracteurs·trices défendaient l’inverse. Inutile de dire que les deux camps avaient raison et que ce n’était pas pour simplifier les choses : oui, prise isolément, la 5G consomme moins que la 4G, mais elle ajoute des formes de consommation et des équipements plutôt qu’elle n’en soustrait. Si bien que l’enveloppe globale devient négative. Tout le monde commence à se familiariser avec la notion d’effet rebond. Ce qui compte n’est pas tant la consommation du numérique en elle-même que l’induction qu’il entraîne dans les usages.
Avant cela, le sujet de l’impact environnemental du numérique avait été progressivement introduit au Parlement. On pense notamment à un colloque porté par Paula Forteza et organisé en décembre 2018 avec l’Institut national de la consommation. En fin d’année 2020, avant le Covid, le sénateur Patrick Chaize avait, quant à lui, proposé une loi visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique (REEN). Cette loi faisait suite aux travaux de la mission d’information relative à l’empreinte environnementale du numérique en France, créée en 2019. Adoptée en 2021, la loi REEN fut le véhicule de mesures proprement ambitieuses et encore inédites hors de France. Une loi REEN 2 complétait la première en confiant à l’Arcep la capacité de collecter des données environnementales auprès des acteurs des communications électroniques et du numérique. C’est sur cette base que l’Arcep publie depuis quatre ans son enquête annuelle « Pour un numérique soutenable ». Un travail pionnier resté unique au monde jusqu’à très récemment.
Depuis lors, l’action de l’État français n’a cessé de s’étoffer, avec des agents très engagés et de nombreuses démarches portées auprès de l’Arcep, mais aussi du SGPE (Secrétariat général à la planification écologique, placé sous l’autorité du Premier ministre), de l’Ademe, bien sûr, et du ministère de la Transition écologique. Il faut considérer l’action des agents qui portent ces initiatives, car elles constituent un facteur de résistance au sein de la machine. Un facteur de résistance qui n’a pu être converti en politique publique que lorsque la pression extérieure a augmenté. Ce n’est qu’à ce moment-là que les voix dissonantes, les maillons internes isolés, ont pu déployer leurs ailes et devenir un atout pour les structures.
Et c’est aussi à ce moment-là que l’on peut tordre le cou aux faux-semblants, données à l’appui. Le problème n’est pas tant votre boîte mail que votre téléviseur. Le problème n’est pas tant le réseau que le terminal. L’enjeu de la consommation des centres de données n’est peut-être pas tant en France qu’à l’étranger, etc.
L'IA : le troisième sursaut
Les effets du numérique sur l’environnement demeurent l’objet de débats. Que sait-on ? Est-ce peu ? Est-ce beaucoup ? Relativement ? Dans l’absolu ? Ce qu’on en fait est-il nécessaire ? Que mesure-t-on comme impact ? Quel impact chez nous ? Quel impact sur les autres, etc. De l’informatique à l’IA, toutes ces questions sont toujours rebattues. En fin de compte, la formule la plus parlante est, je pense, celle de Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa, quand ils disent que « l’intelligence artificielle met notre économie ultra-carbonée sous stéroïdes ».
Nous pourrons toujours débattre de savoir si une requête consomme 5 ml ou 0,5 L d’eau, et la question est importante ; mais nous nous laisserons le plus souvent prendre au piège de faux débats et de comparaisons hasardeuses. Ce qui est d’autant plus vrai que nos requêtes sont intégrées à des usages aussi courants que le traitement de texte, la recherche d’informations, la navigation ou la retouche d’image et que les géants sont très peu transparents sur les coûts environnementaux réels.
Au niveau européen, la Commission européenne a initié une collecte d’informations sur les centres de données, qui rappelle celle menée en France. Mais une enquête du consortium de journalistes Investigate Europe a récemment révélé les stratégies de l’industrie visant à ce que les informations environnementales relatives aux différents centres de données ne soient publiées qu’à l’état agrégé. On trouve donc un autre foyer de résistance : le levier journalistique.
Si l’on veut sortir des nuages de chiffres, la question devient alors de savoir dans quelle économie s’inscrivent nos technologies. Les technologies sont autant le fruit d’un système économique qu’un levier de son développement. Si notre économie est axée sur une consommation matérielle et environnementale chevronnée, nos technologies s’inscriront dans cette dynamique. Les chiens ne font pas des chats. Empiriquement, cela nous est malheureusement confirmé par le fait que, si les technologies peuvent être plus efficaces les unes que les autres, elles ne réduisent pas notre enveloppe globale. Et l’IA est la dernière expression de ce phénomène.
La résistance face au rouleau compresseur
L’immense mobilisation financière et industrielle autour de l’IA, alliée à la manne énergétique et foncière française, a conduit au « Plug baby plug » du président de la République au Sommet de l’IA de 2025, en réaction au « Drill baby drill » du président américain. Depuis lors, les annonces mirobolantes d’investissements étrangers dans les data centers en France continuent d’être égrainées.
En ouverture du sommet, nous avions organisé, avec une coalition de 10 entités publiques, un Tribunal des générations futures à la Sorbonne autour de la question : Y a-t-il une IA pour sauver la planète ? Le vote du public avait été défavorable : non, l’IA ne sauvera pas la planète. Un contre-sommet avait été organisé par la société civile. Une coalition internationale avait été mise sur pied par le ministère de la Transition écologique. Autant d’initiatives passées dans un quasi-silence médiatique sous le poids de l’annonce en monnaie sonnante et trébuchante.
Puis, les déploiements ont commencé à prendre de l’ampleur sur le territoire. La loi Simplification, adoptée en avril, vise à faciliter leur implantation : « Les centres de données de dimension industrielle pourront, sous conditions, être qualifiés de projets d’intérêt national majeur (PINM). Cette qualification facilitera leur réalisation, notamment en matière d’urbanisme, de raccordement et de reconnaissance d’intérêt public majeur. Le texte prévoit toutefois qu’un permis de construire pour un data center pourra être refusé en cas de tensions sur les ressources en eau. »
EN FRANCE, DE NOMBREUX COLLECTIFS ET RIVERAIN·ES DES CENTRES DE DONNÉES SE MOBILISENT CONTRE LEUR IMPLANTATION, ALLANT JUSQU’AU CONTENTIEUX. DEPUIS LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES, LA FRONDE DU PÉRIURBAIN EST QUELQUE CHOSE QU’ON DEVRAIT GARDER EN TÊTE.
Les résistances de terrain
En attendant, il y a une réalité. Celle des personnes qui se mobilisent là où l’impact est le plus fort, près de chez elles. En France, de nombreux collectifs et riverain·es des centres de données se mobilisent contre leur implantation, allant jusqu’au contentieux. Depuis le mouvement des gilets jaunes, la fronde du périurbain est quelque chose qu’on devrait avoir bien en tête. Il ne faut pas oublier que si les résistances se font autour de la recherche de concertation et des initiatives contentieuses, du rond-point au data center, il n’y a qu’une seule chaussée à traverser.
Enfin, il y a celles et ceux qui se mobilisent dans le reste du monde, souvent là où l’extraction a lieu. Dans leur dernier ouvrage IA : le grand enfumage, Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa rapportent l’exemple de cette initiative Qulli.ai. Des habitant·es de Quilicura, au Chili, se sont mis les pieds dans l’eau pour se proposer de répondre à nos questions plutôt que de les poser à des machines qui polluaient leur vallée. Dans un mouvement comme celui-là, il y a une source d’inspiration pour une nouvelle forme de mobilisation et d’alliance à l’échelle planétaire.
Pour Sébastien Broca, « la relance de la critique sociale et écologiste a fait apparaître que les travailleurs de l’IA au Kenya étaient des acteurs aussi importants que les data scientists de la Silicon Valley, et que les luttes se jouaient autant dans les résistances à l’extractivisme au Chili ou au Congo que dans les arènes institutionnelles de l’Union européenne où se décide la réglementation d’Internet. Il y a donc eu un certain décentrement de la critique des Big Tech, qu’on peut estimer indispensable à l’heure où la domination de ces entreprises est étroitement liée à l’économie et à la géopolitique mondiales »
L'échappée belle ?
Au prétexte de réduire l’empreinte physique des centres de données, les magnats de la Tech, comme la Commission européenne, se penchent sur des projets ahurissants de centres de données dans l’espace. Entendez-moi bien : les découvertes techniques et scientifiques me passionnent. Il n’en demeure pas moins que la perspective de ne pas connaître un ciel étoilé vierge de notre empreinte me fait énormément de mal. Est-ce l’un des leviers de résistance les plus forts : nous plonger dans les espaces vides qui nous restent et apprécier ce qu’ils nous font ?
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