Qu’est-ce qui explique que les fake news ou théories conspirationnistes pullulent à chaque nouvelle épidémie ?

Thomas Huchon : Lorsqu’un virus se propage, cela suscite des inquiétudes. La santé touche absolument tout le monde. Il y a donc énormément d’informations et aussi de fake news qui circulent. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avions choisi la thématique de la santé, lorsque nous avons réalisé notre faux-film pour coincer les complotistes (autour de l’idée que le Sida aurait été inventé par les États-Unis pour combattre la révolution castriste à Cuba dans les années 60, ndlr).

Quelle est la particularité des fausses informations liées au coronavirus ?

Thomas Huchon : Ce qui amplifie la peur et la possibilité du mensonge, c’est que le virus provient d’un pays lointain, où les informations sont rares et publiées dans une langue incomprise des Français. Si l’on regarde ce qui circule au niveau mondial : les Chinois vont dire que le virus est un complot américain, les Iraniens (l’Iran est l’un des pays les plus touchés, ndrl) évoquent un « complot sioniste » et les complotistes américains parlent d’un hoax destiné à nuire à Trump. Sur Fox News, le 4 mars dernier, le président américain Donald Trump contestait le taux de mortalité du coronavirus évalué à 3,4 % par l’OMS (en se référant à son intuition et ses conversations, ndlr).

Au-delà de ces fakes news et théories complotistes de grande ampleur, il est très intéressant d’observer ce qui circule sur les groupes fermés. Des gens considèrent que la maladie n’existe pas, parce qu’on ne voit pas de malades. D’autres échangent sur les meilleurs moyens de se soigner. Et cela peut tuer. On a, par exemple, appris récemment la mort de 27 personnes en Iran. Ces gens se sont intoxiqués en buvant de l’alcool frelaté. Elles avaient fait confiance à une fausse info indiquant que les boissons alcoolisées permettaient de guérir du virus. On vit quand même dans une époque où le ministère de la santé français doit rappeler — il a fait un tweet officiel — que la cocaïne ne soigne pas une maladie !

Quel est l’intérêt des lanceurs d’infox de ce type ?

Thomas Huchon : Pour nous, il est plus simple d’analyser la chaîne qui mène à une fausse information ou un complot en l’analysant sous l’angle politique et économique. C’est, par exemple, le cas du gouvernement iranien qui se sert du coronavirus comme d’un argument politique. Quand on change d’échelle, pour s’intéresser aux motivations du type qui publie une pseudo remède à la maladie au sein d’un petit groupe, on est très probablement en présence de quelqu’un qui rêve d’avoir de l’influence sur ses semblables, d’augmenter son audience à son échelle, son influence sociale. Il devient celui qui sait et qui a raison. À partir du moment où chacun connaît un pharmacien, un médecin, il devient facile de prétendre que l’on sait des choses que l’on nous cache et que l’on nous ment sur un problème de santé publique. En période d’épidémie, chacun cherchant de l’information pour s’en prémunir, il y a une forte audience. Cela peut donc prendre des proportions démentielles.

Quels sont les conseils que vous donnez pour éviter de tomber dans le panneau ?

Thomas Huchon : Ni douter de tout. Ni tout croire. Être sensible à la mécanique du complotisme, c’est adhérer à l’idée qu’il n’y a pas de hasard. Or, l’idée qu’il y a une intention derrière tout amène à croire à de fausses histoires d’intentions cachées. C’est sur l’intention derrière l’infox qu’il faut s’interroger. « Qui est-ce qu’on essaie de me faire détester ? » Voilà une question importante à se poser. Je donne ce conseil aux jeunes auprès de qui j’interviens (Thomas Huchon a mené plus de 130 interventions en milieu scolaire et carcéral ces quatre dernières années, ndlr). Mais les jeunes ne sont sûrement pas les seuls concernés. La majorité des fake news partagées pendant les élections américaines de 2016 l’ont été par des gens de plus de soixante ans.

Dans votre documentaire « Conspi Hunter », vous ajoutez que la fausse nouvelle que vous aviez mise en ligne était poussée par les algorithmes servant à mettre en avant les contenus sur les réseaux sociaux. Le coronavirus semble faire bouger les lignes — de code — des GAFA…

Thomas Huchon : On est bien obligé de constater que les GAFA agissent ! Lorsque j’ouvre mon fil Twitter, j’ai désormais un nouvel onglet « coronavirus », en haut à gauche, dans lequel n’apparaissent que des sources fiables. Facebook fait pareil aux États-Unis, en mettant un lien vers l’équivalent de l’Institut Pasteur là-bas. Il y trois semaines, le patron de Facebook France a annoncé qu’il comptait sur les utilisateurs pour dénoncer les fake news. Ce qu’ils font actuellement montre qu’ils reconnaissent quelque chose qu’ils ne voulaient pas admettre : qu’ils sont éditeurs de contenus.

Les GAFA ont pris le pouvoir en décidant des règles de diffusion, qui ne sont pas les nôtres. Aujourd’hui, il faut exiger de reprendre le pouvoir sur des espaces de communication dérégulé. Il faut exiger la transparence sur les algorithmes. C’est un enjeu démocratique. Or pour l’instant, nous sommes encore dans la situation des esclaves, dans ce que Shoshana Zuboff appelle « un capitalisme de surveillance ».

Isabelle Maradan
Isabelle Maradan
Journaliste numérique
Tropisme pour les connexions entre êtres humains qui font bouger les lignes - pas que de codes - et combattent les inégalités, les divisions et les fractures - pas que numériques - avec ou sans 4G.