Le confinement change-t-il notre rapport aux écrans ?

Séverine Erhel. Il change en tout cas nos postures. Avant le confinement, certains experts médiatiques faisaient beaucoup de bruits autour de la nocivité des écrans. Pourtant, dans la littérature scientifique, les choses ne sont pas aussi tranchées. Dans la théorie du déplacement (Neumann, 1989), on suppose que chaque minute passée à utiliser des outils numériques (TV, réseaux sociaux, jeu vidéo) se substitue à la socialisation avec les copains et nuit aux apprentissages. Plus récemment, d’autres études viennent contredire cette théorie. Selon des chercheurs d’Oxford, il existerait un temps optimal, raisonné et bénéfique d’utilisation du numérique.

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Pour l’heure, on peut s’accorder sur le fait que regarder les écrans de manière modérée peut être bénéfique. Et avec le confinement, les familles l’expérimentent tous les jours. Les écrans remplissent plusieurs fonctions dans cette période particulière :  ils permettent de poursuivre les apprentissages dans le cadre de l’école à la maison, de conserver le lien avec les copains par visio pour les plus jeunes, par les réseaux sociaux et les jeux vidéo pour les adolescents.

Qu’est-ce qu’un usage modéré des écrans ?

Pour les adolescents, un usage modéré correspondrait à environ deux à trois heures par jour. Pour les enfants, des recherches sont encore à mener. Il est primordial de proposer aux enfants de moins de trois ans uniquement de petits contenus où ils sont actifs : apparier les couleurs, dénommer des objets… Car au-delà de la quantité d’écrans, c’est bien la qualité des contenus qui est essentielle.

Comment juger de la qualité de ces contenus ?

On voit une explosion de ressources éducatives en cette période de confinement. Certains dessins animés peuvent ainsi être très pédagogiques, comme Il était une fois la vie ou Une minute au musée. Ne pas laisser les enfants les plus jeunes seuls devant les écrans semble important, même si ce n’est pas toujours facile quand on doit télétravailler par exemple. Beaucoup de parents culpabilisent, mais n’ont pas le choix. Il faut dédramatiser en cette période complexe : on peut proposer des contenus éducatifs de qualité tout en gardant un œil et revenir sur ce que l’enfant a regardé. « Alors, c’était comment ce documentaire sur les Gaulois ? Qu’est-ce que tu as appris ? » Et même poser des questions plus précises : « alors, c’est vrai qu’ils avaient des druides ?”. L’idée est convenir d’un petit programme journalier avec l’enfant : travail scolaire, dessins animés, documentaires, jeux vidéo, mais aussi des temps pour le dessin, la lecture… Autre clé : favoriser au maximum les écrans qui rendent les enfants actifs. Je pense à des jeux en ligne comme Toxicode qui permet d’apprendre le code de manière ludique.

Est-ce grave de laisser enfants et adolescents regarder davantage d’écrans durant la période du confinement ?

Nous sommes dans un contexte inédit. Il est évident qu’avec le confinement, les règles bougent vers plus d’écrans. Il nous faut lâcher un peu de lest et ne pas nous arc-bouter sur les règles, car créer des tensions dans le foyer est contre-productif. Allons vers plus de flexibilité pour ce moment donné. Il sera temps d’y revenir par la suite.

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Pour les adolescents, les jeux vidéo peuvent apporter une bouffée d’oxygène qui n’est pas à négliger. Je suis fascinée par les retours que nous avons sur Animal Crossing, le jeu vidéo dans lequel le joueur emménage dans un village habité par des animaux anthropomorphes. Un monde mignon où on se balade librement, où on développe des compétences et des relations sociales virtuelles. Un jeu qui coche toutes les cases pour répondre aux besoins psychologiques des individus et qui aide à surmonter le confinement.

Ce type d’activité peut mettre dans ce qu’on appelle « un état de flow », à savoir un état d’absorption cognitive intense où on perd la notion du temps et on a une impression de contrôle totale sur ses activités. Un état qui crée du bien-être. Quelques études ont montré qu’un jeu, s’il est bien conçu, à savoir si le niveau de challenges est adapté au niveau de compétences des individus, permet d’accéder à cet état de flow qui réduit le niveau de stress du joueur.

Cette période hors norme va-t-elle durablement faire évoluer notre rapport aux écrans ?

A la fin du confinement, nous allons revenir à un usage plus normalisé. Les règles fixées dans les foyers vont revenir. Néanmoins, j’ai l’espoir que les écrans soient moins diabolisés. L’idée qu’on peut tirer bénéfice d’un usage modéré du numérique va peut-être rester suite à cette expérience. Elle aura permis, avec l’aide des enseignants, de mettre en lumière les contenus de qualité comme Mission Zigomar, un jeu édité par les musées de la ville de Paris, et de découvrir des chaînes YouTube pédagogiques comme Le Malin Génie ou encore celle de Jamy Gourmaud. Beaucoup de parents ont découvert des contenus éducatifs pertinents bien loin de décérébrer leur progéniture ou d’entraîner des baisses de QI ou d’acquisition de langage.

 

Propos recueillis par Sylvie Lecherbonnier

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Rédactrice en chef de Chut ! au format papier