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Votre livre « Les Oubliées du numérique »* paru cet automne est le fruit de vingt ans de recherche sur le genre et le numérique. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ces questions ? 

Isabelle Collet. J’ai passé une licence en traitement d’image numérique il y a presque 30 ans. À cette époque, je n’avais pas remarqué qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes dans le numérique. Et puis j’ai cherché du travail à un des rares moments où il était difficile de trouver un emploi dans ce secteur, au tout début des années 90. J’étais une jeune femme mariée, soupçonnée de vouloir faire des quantités d’enfants et je n’ai pas trouvé d’emploi. Je suis retournée en formation et j’ai découvert les études de genre. Et là j’ai compris plein de choses : pourquoi je m’étais arrêtée à la licence, pourquoi je n’avais pas trouvé de travail. J’ai alors commencé mes recherches sur le sujet.

Selon vous, « les femmes n’ont pas quitté l’informatique. Elles ont été poussées dehors. » Pourquoi ? 

Isabelle Collet. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, des femmes autodidactes, le plus souvent mathématiciennes, se sont emparés des métiers du logiciel dès qu’ils sont apparus. Des postes peu valorisés et très peu payés à l’époque. Au fur et à mesure que ces professions ont pris de l’ampleur, des diplômes ont été créés à l’université. Les facs de sciences étant très masculines, ce sont surtout des hommes qui ont suivi ces premiers cursus. Ils ont ensuite été recrutés à des niveaux ingénieur, sont devenus les chefs de ces femmes, qui elles ont été licenciées ou empêchées dans leurs carrières, car elles restaient sous-diplômées. Elles ont été poussées dehors par l’arrivée de ces jeunes hommes diplômés.

Et après, elles n’ont plus eu envie d’aller dans ces métiers ? 

Isabelle Collet. Au bout d’un moment, les femmes ont fini par avoir des doutes. Quand on est sans arrêt suspecté d’incompétence, de ne pas être à sa place, il faut avoir une confiance en soi indestructible pour être convaincue que malgré tous les signaux qu’on vous envoie et bien que l’on soit moins bien payée que ses collègues masculins, on est vraiment à sa place.

Vous réfutez de ce fait le terme d’auto-censure. Pour vous, il faut davantage parler de censure sociale. 

Isabelle Collet. C’est contre-intuitif, il est vrai. « Ce n’est pas là que je suis la plus naturellement douée » ou encore « ce n’est pas vraiment ça qui m’intéresse » sont des paroles de femmes que l’on entend et qui font penser à de l’auto-censure. Mais lorsqu’on observe le parcours des femmes, de l’enfance à l’emploi : les jouets sexués, le manque de rôle modèle, le harcèlement, en particulier à l’adolescence, l’insertion professionnelle plus difficile que les hommes, le plafond de verre, etc. À un moment, il faut bien admettre l’évidence : oui, il s’agit d’une censure sociale.

Il y a eu tout de même des « mères de l’informatique » comme vous dîtes dans votre ouvrage. 

Isabelle Collet. Oui, mais elles ont été oubliées. On se souvient maintenant assez bien d’Ada Lovelace, la première femme à avoir écrit un programme informatique. Quand j’ai fait des études d’informatique, mes enseignants m’ont parlé de Charles Babbage avec qui elle a construit ce fameux premier ordinateur, mais ils n’ont jamais évoqué Ada Lovelace. Un langage informatique porte pourtant son prénom. Aujourd’hui elle devient un peu l’exception qui confirme la règle, la règle étant qu’il n’y a pas de femmes en informatique. Or, elle n’est pas la seule programmeuse, loin de là.

Et aujourd’hui, où en est-on de la présence des femmes dans l’informatique ? 

Isabelle Collet. Nous sommes à 15 % et ce n’est pas brillant. Dans les années 80, nous étions plutôt autour de 30 à 40 %.

Vu la place que prennent les technologies aujourd’hui dans nos vies, n’est-ce pas encore plus problématique qu’hier que les femmes soient absentes du numérique ? 

Isabelle Collet. C’est problématique en termes de justice sociale, tout d’abord. Les métiers du numérique recrutent, les salaires y sont d’un bon niveau, on peut y faire carrière… Mais on en exclut la moitié de l’humanité.

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Il faut aussi se demander quelle société du numérique nous voulons. Il est inimaginable qu’un groupe restreint de la population, à savoir des hommes blancs issus de milieux favorisés, soit capable de penser une société du numérique pour tout le monde. Les premières applications de santé en ont donné une démonstration éclatante. Elles donnaient des indicateurs sur un grand nombre d’éléments, mais pas sur les règles ! Si les métiers de la programmation avaient été mixtes, ces critères auraient existé dès le départ.

Malgré tout, « l’absence des femmes dans le digital n’est pas une fatalité », selon vous. Comment faire bouger les choses ? 

Isabelle Collet. Montrer des exemples venus d’autres époques ou d’autres pays aide à sortir de la fatalité biologique. Ainsi, la section informatique de l’université de Kuala Lumpur en Malaisie compte 70 % de femmes professeurs et 60 % de femmes en thèse !

Mais faire bouger les choses demande des actions incitatives fortes. Pendant une dizaine d’années, j’ai arrêté de travailler sur la question du genre et de l’informatique, car j’avais dressé le constat, mais je ne savais pas comment changer la donne. Les initiatives de l’université de sciences et technologies de Trondheim en Norvège et de Carnegie Mellon aux États-Unis m’ont donné des pistes. Grâce à des actions incitatives tout à fait déterminées, leurs écoles d’informatique sont passées en trois ans à peine de moins de 10 % de filles à plus de 30 %.

Quelle a été leur recette miracle ?

Isabelle Collet. Les stratégies n’ont pas été les mêmes. À Trondheim, des initiatives ont été conduites pour inciter les femmes à candidater. Des actions ont été entreprises en direction des lycées et des quotas mis en place. La question des quotas reste sensible, car le doute s’instille toujours : « ne serait-on pas en train de baisser le niveau, comme on accepte des personnes qui sinon n’auraient pas été prises ? » Mais, en France par exemple, les mentions bien et très bien au bac sont détenues en majorité par des filles. Donc, vous mettez un quota, vous montez le niveau. L’université de Trondheim compte aujourd’hui entre 30 et 40 % de filles. Les quotas ont été arrêtés, car ils ne sont plus nécessaires. Cette méthode transitoire n’est pas très satisfaisante intellectuellement parlant, mais elle fonctionne.

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Carnegie Mellon a repensé tout son projet, du recrutement des élèves et des enseignants aux cours qui sont dispensés. L’école a ainsi inséré dans leurs programmes des cours sur le genre. Elle s’est en effet aperçu que les femmes décrochent plus que les hommes, non à cause de leurs notes, mais parce qu’elles perdent confiance dans leurs capacités à s’intégrer dans l’univers de l’informatique. Expliquer les mécanismes de discriminations dans un cours permet à la fois de dire aux femmes que leur sentiment d’illégitimité ne vient pas d’elles, mais de leur environnement, mais aussi d’éduquer les garçons. Ceux-ci peuvent ainsi se rendre compte que si leur blague sexiste leur semble anodine et isolée, elles sont en fait la cerise en haut du gâteau pyramidal de la censure sociale.

Que peut-il être fait dans le monde de l’entreprise ? 

Isabelle Collet. L’un des problèmes net de l’entreprise, c’est son recrutement. Pour embaucher des femmes, il faut qu’elles postulent. Des interfaces avec les écoles sont fondamentales pour augmenter les appétences. Ensuite évidemment, recruter ne suffit pas. Il faut leur proposer de poursuivre dans la tech. Quand les femmes entrent sur des carrières très techniques, souvent des perspectives leur sont offertes vers des projets connexes comme les RH, le marketing, la documentation, la formation, et rarement vers des postes phares de l’entreprise. De plus, comme elles arrivent dans un monde où elles sont très minoritaires, du mentorat et une surveillance serrée de leur progression de carrière s’imposent.

Vous mettez tout de même en garde contre la volonté de peindre la tech en rose. Barbie ingénieur informatique n’est pas la solution ?

Isabelle Collet. Dire que la tech est un univers de licornes, de chatons, de cosmétiques, de sentiments, d’émotions peut fonctionner dans un premier temps, mais a un effet délétère à moyen terme. Cela crée d’un côté La Tech, avec un grand L et un grand T pour les hommes, et, de l’autre, une sous tech spécifique rose, dans laquelle les filles pourraient réussir. Évidemment la tech n’est ni rose ni bleu. Il faut la rendre plus mixte et non créer un ghetto féminin à l’intérieur. Sinon, c’est contre-productif !

Êtes-vous optimiste sur la possibilité de faire évoluer la place des femmes ? Que pensez-vous des multiples initiatives qui essaient de rendre le numérique plus mixte aujourd’hui ?

Isabelle Collet. Je suis optimiste, car je n’ai jamais vu ça. Quand j’ai commencé ma thèse, je rencontrais des personnes du monde de la tech qui me disait : « ce serait mieux qu’il y ait plus de femmes, mais que voulez-vous, elles n’aiment pas, elles n’aiment pas ! On ne va pas les forcer !”. Ce n’est plus du tout le discours actuel. Depuis deux ans, les initiatives se multiplient. Un certain nombre d’écoles ont vu leur nombre de femmes augmenter considérablement. L’idée des quotas fait son chemin. Ça bouge, mais c’est fragile. Je suis vice-présidente du conseil d’administration de l’INSA (Institut national des sciences appliquées) de Lyon. L’an dernier, nous avons recruté 30 % de femmes dans la filière informatique et cette année, 15 % ! Comment expliquer la différence ? L’an dernier, des ingénieures extrêmement convaincantes sont venues parler de leur métier et ont séduit les étudiantes de deuxième année. Cette année, d’autres personnes ont porté un discours moins enthousiasmant. La transformation des représentations n’a pas été suffisante pour faire évoluer les envies. Nous devons donc entreprendre un travail de long terme, tenir bon… et ne pas tout peindre en rose.

 

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*« Les oubliées du numérique », Isabelle Collet, Le Passeur, septembre 2019, 213 pages, 19 euros.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Journaliste, exploratrice du numérique