Comment l’idée de ce hashtag #EllesComptent, lancé le 3 décembre, est-elle née ?

Imène Maharzi. Je ne suis pas une femme de communication. Mon métier, c’est d’investir dans des sociétés qui ont un impact sociétal et environnemental. Je n’ai pas réfléchi à cela de manière sophistiquée depuis des mois. L’idée est venue après un événement de levée de fonds. À l’issue de cette soirée, j’ai échangé avec une personne au sujet de Fabulabox, un projet génial présenté lors de cette soirée. L’entrepreneuse qui le porte m’a contactée il y a un an. Depuis, elle a avancé, mais n’a pas le financement des banques pour ses stocks et pas les moyens de produire alors qu’elle a de la demande. C’est un truc de fou ! La personne avec qui j’en parlais m’a dit : ça doit être frustrant pour toi de ne pouvoir rien y faire. J’ai pris ça comme un coup de poing dans le ventre. Après avoir été abattue et m’être dit que je ne servais à rien, j’ai eu cette idée de rendre visible le pouvoir invisible des femmes avec le hashtag #Ellescomptent, sur Twitter, LinkedIn, Instagram et Facebook, réseaux sociaux où les ambassadeurs, ambassadrices et entreprises mises en lumière par ce mouvement sont présentes.

De quel pouvoir invisible des femmes parlez-vous ?

Imène Maharzi. On sous-estime le fait que les femmes sont à la tête de 80 ou 85 % des décisions d’achats au niveau international. C’est une réalité méconnue. Or, les femmes, en tant que consommatrices qui influencent les décisions de consommation décident donc largement de quelle entreprise va trouver son public ou pas. La notion de consommatrice n’est pas connotée positivement. Ce mouvement est là pour montrer que les femmes comptent parce qu’elles savent compter et faire des choix et pour montrer que leur argent compte aussi. D’ailleurs, les femmes participent volontiers aux campagnes de crowfunding sans se vivre comme des investisseuses, ce qu’elles sont pourtant. Enfin, les entrepreneures comptent dans l’économie et l’innovation, que ce soit par leur impact social et environnemental ou en tant que modèles pour d’autres femmes.

Pensez-vous que ce hashtag #Ellescomptent, qui ne coûte rien, peut rapporter gros ?

Imène Maharzi. L’idée est de porter à la conscience de plein de femmes et d’hommes que les femmes ne sont pas accessoires dans l’économie. Le mois de décembre, où l’on consomme beaucoup, avant Noël, me paraissait être un bon moment pour le faire. Si on le fait passivement, on laisse le pouvoir aux autres. C’est comme le vote. Si on ne vote pas, les autres le font pour vous. Il faut en prendre conscience pour sortir d’une posture passive à l’égard de l’argent pour avoir une consommation responsable. Savoir où va son argent, décider d’où il va est tout sauf passif ! Les clientes sont des financeurs sous-estimées et sont même les principaux financeurs des PME aujourd’hui.

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Je pense notamment à l’une des entreprises qui est dans ce mouvement. Il s’agit de la maison Nehari, maroquinerie tenue par Nouria Nehari, qui développe une technique de maroquinerie inspirée de la reliure de livre. C’est une innovation technologique dans les métiers d’arts. Cette entrepreneure a rapidement fait le choix de se tourner vers ses clientes, et pas vers des financeurs et investisseurs plus classiques, pour développer son entreprise. Elle ne souhaitait pas lâcher contrôle de son entreprise, voulait privilégier l’artisanat local et, petit à petit, elle en a fait quelque chose de tout à fait honorable. La cliente qui met de l’argent, c’est ça le modèle économique. Quand on n’a pas d’argent, on a des clients !

Le numérique permet-il à des projets portés par des entrepreneures d’exister plus facilement ?

Imène Maharzi. Le numérique rend possible et permet de diffuser des initiatives de femmes qui auraient été réservées à des personnes plus fortunées avec un coût d’entrée plus élevé. Sur le web, il n’y a pas besoin d’acheter de fond de commerce pour se lancer, et pour produire des contenus sur les réseaux sociaux ou faire passer des messages à une communauté affinitaire, il n’est pas nécessaire de recourir à une agence de communication. Avec une campagne de crowdfunding et en s’appuyant sur sa communauté, la blogueuse Anaïs Lerma a prévendu 3000 ou 4000 exemplaires de son livre — Parisianavores, le guide de bouis-bouis à Paris — dans lequel elle propose des bonnes adresses à moins de 15 euros. Des voix de femmes, différentes, osent investir et s’emparer de l’outil numérique pour se faire entendre. Mais si le coût d’entrée est plus faible, il est aussi plus difficile de faire exister sa voix dans le numérique, où il y a beaucoup de bruit.

Pour plus d’informations :

https://join.ownyourcash.fr/ellescomptent-entrepreneures

https://join.ownyourcash.fr/ellescomptent-ambassad

Isabelle Maradan
Isabelle Maradan
Journaliste numérique
Tropisme pour les connexions entre êtres humains qui font bouger les lignes - pas que de codes - et combattent les inégalités, les divisions et les fractures - pas que numériques - avec ou sans 4G.