Avec la crise sanitaire et le confinement, nos vies ont été plus numériques que jamais. Peut-on encore se déconnecter ?

Francis Jauréguiberry : Nous nous sommes habitués à être connectés dans un nombre grandissant d’activités. Mais, paradoxalement, plus il y a de télécommunications, plus le face à face physique manque. Et c’est l’une des grandes leçons de cette période. Avec le confinement et le télétravail, les gens sont arrivés à un trop plein médiatique qui peut faciliter cette déconnexion. Beaucoup avait hâte par exemple de revenir sur leur lieu de travail au moment du déconfinement. Car, la vie professionnelle, ce n’est pas seulement accomplir son travail derrière un ordinateur. C’est discuter avec ses collègues autour de la machine à café. C’est aussi tout l’informel qui se tisse lorsqu’on est en rendez-vous avec quelqu’un… Le soupir, le regard passent à la trappe par écrans interposés.

La séparation entre l’espace public et l’espace privé a aussi été bousculée. Une tension s’est révélée entre la volonté de se connecter pour s’évader et la volonté de se déconnecter pour préserver un espace à soi. Finalement, il est apparu plus fortement ce besoin d’apprendre à gérer la connexion et la déconnexion. La connexion, c’est l’efficience, l’immédiateté, la facilité, la distraction, alors que la déconnexion, c’est se retrouver face à soi-même et ceux qui nous entourent.

Avec le confinement et le télétravail, les gens sont arrivés à un trop plein médiatique qui peut faciliter cette déconnexion.

Il s’agirait alors de maîtriser ses moments on et off, et d’avoir des périodes de « déconnexion volontaire » comme vous les appelez…

C’est parce qu’il y a trop de branchements, trop de connexions, trop d’interpellations, trop de simultanéité, trop de bruits et trop d’informations qu’un désir de déconnexion apparaît. La déconnexion relève alors d’une volonté de ne pas se laisser aspirer par un tourbillon non maîtrisé d’informations et de communications. En quelques années seulement et sans que nous n’y prenions vraiment garde, le fait de ne pas répondre immédiatement à son téléphone portable nécessite une explication. Il faut se dédouaner, voire s’excuser de son absence de réactivité auprès de ses interlocuteurs. Si la déconnexion relève désormais de la justification, c’est bien que la connexion s’est entre-temps convertie en norme.

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En moins de vingt-cinq ans, nous sommes ainsi passés d’un plaisir de connexion à un désir latent de déconnexion. Celle-ci est d’ailleurs rarement totale, mais plutôt réservée à certaines situations et certaines heures. La déconnexion volontaire vise à éviter de rentrer dans la zone rouge du burn-out et de subir des situations de surcharge informationnelle insupportables. Car, dans les cas extrêmes de burn-out, le rejet du numérique fait partie intégrante d’attitudes de défense ultimes qui permettent à l’individu de survivre quand il ne peut plus lutter. À l’image d’un disjoncteur qui saute lorsque l’intensité électrique devient trop importante, la déconnexion est ici purement réactive.

Le droit à la déconnexion est inscrit dans la loi depuis 2017 pour tous les salariés. Est-il vraiment effectif dans le monde professionnel ?

Le droit à la déconnexion se situe encore dans un grand flou. En télétravail, certains professionnels travaillent bien davantage que s’ils étaient au bureau. Et même hors crise sanitaire, le temps de travail n’a pour certains rien à voir avec le temps passé au travail.

Ce droit, ou plutôt sa revendication, s’est dégagé comme une réaction dès que les technologies de communication ont ouvert de nouvelles « zones d’incertitude » au sein des entreprises. Ces zones ont en effet immédiatement été investies par les directions dans le but de rendre le travail des employés encore plus productif, de pouvoir en contrôler l’effectivité et d’en augmenter l’intensité. Alors chacun improvise comme il peut des usages professionnels soutenables des nouvelles technologies avec des moments de déconnexion… Les pratiques de déconnexion demeurent ainsi, dans l’écrasante majorité des cas, individuelles. Or tous les employés et cadres ne sont pas égaux face à elles. Si l’on voulait forcer le trait, on pourrait dire qu’il y a d’un côté ceux qui ont le pouvoir de se déconnecter, et donc d’imposer aux autres leur (relative si répondeur) inaccessibilité, et de l’autre ceux qui ne l’ont pas. Bien entendu, ce n’est pas le numérique qui crée de toutes pièces cette inégalité. Celle-ci dérive de la hiérarchie, des rapports de force, des statuts, et en définitive des types de pouvoir déjà existants au sein des entreprises.

Est-ce plus simple de se déconnecter dans la sphère privée ?

Ce qui est d’abord massivement décrit comme alimentant les pratiques de déconnexion, c’est la volonté de « souffler », de « prendre du recul », de « faire le vide », de « se mettre à l’écart du tumulte » et même d’« arrêter d’être sonné ». Beaucoup évoquent des conduites d’addiction : « je suis accro », « c’est une véritable dépendance », « je ne peux pas m’en passer » r. Mais il y a dans la plupart des cas contresens en la matière. Il s’agit bien plutôt de curiosité, comme une attente diffuse, mais constante, de se laisser surprendre par de l’inédit et de l’imprévu, par un appel ou un SMS qui va changer le cours de sa journée ou de sa soirée en la densifiant ou en la diversifiant, et en rendant, finalement, sa vie plus intéressante et plus intense. Ce n’est donc pas un phénomène d’addiction qui rend la déconnexion difficile, mais bien plutôt la peur de rater quelque chose, le fameux FOMO (Fear Of Missing Out) des Américains.

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Ce n’est donc pas un phénomène d’addiction qui rend la déconnexion difficile, mais bien plutôt la peur de rater quelque chose.

Vous parlez de la déconnexion comme une « épreuve de soi »…

La déconnexion représente une telle rupture qu’elle fait presque automatiquement émerger des questions de fond. Elle ouvre alors un moment ou une période de dialogue de soi à soi, de réflexivité, de confrontation avec le sens de sa vie et de retrouvailles avec son intériorité. La déconnexion ne renvoie rien moins qu’au sens de la vie, aux questions existentielles et à la force des engagements. Dans ce sens, elle implique toujours une prise de risque. Le fait même de l’assumer est vécu comme une victoire, victoire sur la crainte de manquer quelque chose, victoire sur la peur de s’ennuyer, victoire de ne pouvoir compter que sur soi.

L’été, les vacances, les voyages semblent de prime abord propices à la déconnexion. Qu’en est-il réellement ?

Depuis que la planète s’est couverte d’antennes-relais, rares sont les lieux qui échappent à la connexion, et plus rares encore sont les voyageurs qui renoncent totalement à emporter avec eux téléphones portables, tablettes ou ordinateurs lors de leurs périples.

Mais si ce désir est très présent dans le discours des voyageurs, force est de constater qu’il n’est exaucé qu’à de très rares exceptions… La déconnexion totale est trop violente pour le voyageur ou trop difficile à faire admettre à son entourage. Le choix de la solitude dans un monde connecté, du silence dans un monde bavard ne va pas de soi.

Dans ces conditions, l’idéal de la déconnexion totale laisse rapidement place au compromis d’une déconnexion partielle, présentée comme étant maîtrisée. Pour éviter l’engrenage de l’hyperconnexion, les voyageurs rivalisent d’originalité en inventant des pratiques négociées et renégociables au fil des événements. Incarnations bien concrètes d’un pacte de déconnexion avec les parents et amis, ces pratiques rappellent l’ambiguïté d’un vacancier qui, au final, n’arrive pas à se dégager des contraintes qui l’assaillent et saturent son horizon qu’il voulait dégager.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Rédactrice en chef de Chut ! au format papier