L’un de vos derniers ouvrages s’intitule Le soin est un humanisme. Est-ce que la présence de plus en plus forte du numérique dans le monde de la santé change le rapport au soin ?

La déferlante ultra-gestionnaire des dernières décennies a plus changé le rapport au soin que le numérique, qui est pour l’instant assez peu « banalisé » dans son usage, auprès des patients et entre les soignants. Comme souvent, la place du numérique dans le soin relève plus du déclaratif et de la communication que de la pratique de qualité. La formation des agents et des patients manque, la réalité de l’accès n’est pas équitable. Maintenant, il est assez évident qu’il y a un vrai potentiel dans le champ de la « santé connectée » si quelques principes éthiques sont vaillamment défendus : pas de remplaçabilité de l’homme et de l’humain par la machine, mais une complémentarité très articulée. Le principe de la garantie humaine de l’intelligence artificielle est un principe qui est par ailleurs de plus en plus défendu : en amont et en aval de l’algorithme, il s’agit d’établir des points de supervision humaine, des points critiques identifiés dans un dialogue partagé entre les professionnels, les patients et les concepteurs d’innovation, autrement dit de pratiquer une « ethics by design » de la conception algorithmique et d’assurer la formation de toutes les parties prenantes de la chaîne algorithmique, jusqu’aux nécessaires audits « publics » au fil du temps. Depuis la conférence d’Asilomar (en Californie) de 2017 [sur le développement éthique de l’IA, N.D.L.R.] la plupart des scientifiques, informaticiens, data scientists et neuroscientifiques sont convaincus de la non-neutralité de la technique, au sens où celle-ci est toujours le fruit de choix sociétaux humains. Pour cette raison, ils en appellent à la mise en place d’une régulation démocratique et éthique de l’intelligence artificielle, en considérant que celle-ci doit toujours être orientée pour être bénéfique à l’homme ; tel est le sens de l’article premier des grands principes édictés à cette occasion : « The goal of AI research should be to create not undirected intelligence, but beneficial intelligence ». Donc l’enjeu, ce n’est pas l’arrivée du numérique dans la santé, mais d’un numérique au service du contrat social et sanitaire, renforçant la démocratie sanitaire et la qualité des soins.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Rédactrice en chef de Chut!