Pourquoi une exposition sur les femmes dans l’histoire de l’informatique ?

Chloé Hermary. On pense souvent que les femmes ne font pas partie de l’histoire de l’informatique. Mais c’est faux. L’informatique a été un secteur majoritairement féminin, et de nombreuses innovations ont été apportées par des femmes, à commencer par Ada Lovelace. C’est quand même une femme qui est à l’origine du premier programme informatique, c’est une femme qui est la mère du code ! On en parle depuis quelques années mais c’est relativement récent. Et on sait encore très peu qu’elle est loin d’être la seule ! Les femmes ont été invisibilisées, comme dans beaucoup de domaines, et c’est cette invisibilisation qui aujourd’hui légitime leur absence dans ce secteur. Or, quand on se penche sur ce qu’il se passe actuellement, on s’aperçoit non pas que les femmes ne sont pas présentes dans ces métiers, mais plutôt qu’elles le sont de moins en moins. La nuance est importante, parce qu’on élimine ainsi cette idée qu’elles n’y ont pas leur place. Avec cette exposition que nous inaugurons ce soir, nous rappelons ainsi les grands noms, nous mettons en valeur ces rôles modèles. C’est tout un travail de déconstruction et de reconstruction de la mémoire qu’il nous parait essentiel de faire.

C’est tout un travail de déconstruction et de reconstruction de la mémoire qu’il nous parait essentiel de faire.

Quelle est la proportion de femmes dans les filières et métiers de l’informatique ?

Chloé Hermary. Nous sommes face à un grave problème. A la sortie du lycée, c’est catastrophique, elles sont une très grande minorité présentes dans les filières Tech, avec 10% des effectifs. En reconversion, elles sont un peu plus nombreuses. Mais encore faut-il qu’elles fassent leur formation jusqu’au bout. Beaucoup décrochent en cours ou une fois en poste. Dans un milieu très majoritairement masculin, les femmes n’ont pas toujours les codes et ne se sentent pas à l’aise. Elles sont même victimes de harcèlement. Selon The Shift Project, 70% des élèves femmes se disent victimes d’actes ou de paroles sexistes.

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Comment en tant qu’école, œuvrez-vous pour plus de femmes dans la tech ?

Chloé Hermary. Ada Tech School est une école informatique dont la formation dure 2 ans, engagée pour plus de mixité dans la tech. Notre mission est de rendre accessible à tou·tes un secteur dramatiquement surpeuplé d’hommes blancs. Nous diffusons ainsi une culture féministe et inclusive qui va de la création pédagogique à nos modes de recrutement et notre façon d’encadrer les apprenant·es. Nous accueillons des personnes, femmes et hommes, entre 19 et 30 ans. Nous considérons chez Ada Tech School qu’il est important d’apporter de la mixité et d’inclure les hommes. C’est pourquoi en entretien nous parlons de valeurs, de féminisme, de diversité. Nous intégrons les hommes à cette démarche. De fait, nous avons plutôt 70% de femmes. Mais il y a encore beaucoup à faire pour donner envie aux femmes de rejoindre les métiers de la tech. Il existe par exemple une vraie méconnaissance en termes de métiers, il y a une façon de les présenter pour les rendre plus attractifs : ce sont des métiers empreints de sens, joyeux, artistiques et créatifs. Avec Ada Tech School, nous nous efforçons de véhiculer ces idées-là, cette capacité qu’a la tech de changer le monde.

Comment vous est venue l’envie de créer cette école ?

Chloé Hermary. J’ai fait une école de commerce en finance et j’y ai vu une culture macho qui casse une confiance en soi. En tant que femmes dans ce domaine, nous faisons l’objet de blagues, nous sommes là en quelque sorte pour amuser la galerie. Ce comportement à notre égard est insidieux, ce sont des blagues, des remarques qui paraissent sans incidence. Mais au fur et à mesure, on se demande si on est bien légitime. Je me suis également beaucoup intéressée au rôle de l’école dans la société. J’ai fait ma thèse sur la pédagogie Montessori. Je crois au rôle de l’empowerment de l’école. Je suis convaincue que c’est une institution qui peut et doit nous donner confiance en nous. Or ce n’est pas toujours ce qui se passe.

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C’est ce qui m’a amené dans un premier temps à créer des formations parascolaires dans les lycées. Cette expérience m’a appris deux choses. Dans l’éducation, il y a un vrai sujet autour de l’échec. Et puis cette première expérience m’a fait découvrir qu’il y a une pénurie de talents chez les développeurs, justement parce que nous manquons de développeuses. Cette découverte a fait écho à mon passé. Les métiers de la tech sont des postes de pouvoir construits par les hommes et pour les hommes. J’ai donc eu envie de créer une école dans laquelle les femmes se sentent valorisées et qui leur permette d’être bien payées.

Nous diffusons ainsi une culture féministe et inclusive qui va de la création pédagogique à nos modes de recrutement et notre façon d’encadrer les apprenant·es.

Le nombre de femmes dans ce secteur n’augmente toujours pas, malgré de nombreuses initiatives. Restez-vous optimiste ?

Chloé Hermary. Bien sûr, en tant qu’entrepreneure, je suis optimiste ! Il y a aujourd’hui de nombreux signaux qui nous montrent que le féminisme est un mouvement sociétal de fond. Et de nombreuses initiatives agissent dès le plus jeunes âges, comme Colori et Magic Makers.

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AdaTechSchool a un an d’existence, quel bilan faites-vous ?

Chloé Hermary. Nous sommes très heureuses ! Nous venons de recevoir la certification de nos formations. Au-delà de la légitimité qu’elle donne à nos formations, cela va nous permettre d’aller plus loin grâce à des partenariats avec Pôle Emploi par exemple. Les retours que nous avons par ailleurs après cette première année est qu’à Ada, on a le sentiment d’être accepté avec toutes nos singularités : diversité d’âge, de passé, de bagage. Ils et elles se sentent eux-mêmes. Les valeurs féministes ouvrent à la diversité au sens large.

Quelques infos utiles sur l’exposition pour finir ?

Oui bien sûr ! Nous serons en cercle restreint de 30 personnes, Covid oblige, avec une diffusion live sur les réseaux sociaux AdaTechSchool et Meufs, Meufs, Meufs. Nous espérons aussi dupliquer cette exposition pour la rendre itinérante dans des fablabs, dans les mairies, etc.

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Je suis convaincue que le numérique s'adresse à tous, et je vous le raconte ici. Egalement cofondatrice et rédactrice en chef de Chut.